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MÉMOIRES
L'ACADÉMIE
DES SCIENCES. LETTRES ET ARTS
D'ARRAS
CARRAS
Imp. Robard-Courtin, place du Punt-de-Cité, n° 6
M. D. CCC XCIV.
MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE D'ARRAS
—— mt — —
L'Acadesmie laisse à chacun des auteurs des travaux imsérés dans les volunes de ses Afémoires, la resfonsabilité de ses opinions,
tant pour le fond que four la forme.
MÉMOIRES
DE
L'ACADÉMIE
D'ARRAS
—— DE- —
1le Série. — Tome XXV.
CARRAS
Imp. Rohard-Courtin, place du Pont-ie-Cité, n° 6
M. D. CCC XCIV.
I
Séance publique du 19 Octobre 1898.
Dee— —
DISCOURS DE RÉCEPTION
DE
M. l'Abbe RAMBURE.
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MonseiGNEUR, Mesoam ES, Messteu RS,
te SD as que vous avez bien voulu me faire, en me “nommant par vos suffrages membre de l'Académie d'Arras, est pour moi une nouvelle preuve que les hommes les plus éminents sont aussi les plus indulgents.» C’est en ces termes que, le 16 mai 1852, Monsieur l'abbé Proyart com- mençait son discours de réception (1), et l’on ne saurait vrai- ment mieux penser ni mieux dire. Mais si sa modestie jus- ifiait son langage, s'il croyait insuflisants les titres que vous-mêmes lui aviez fournis en le couronnant deux fois (2), où trouverai-je le secret de © faire mon remerciement, » comme on disait au siècle dernier, entre une bienveillance qui me confond et une comparaison qui m'écrase ? Combien j'aurais préféré, je l'avoue tout naïvement, être actuellement perdu dans ce brillant auditoire, et applaudir à l'éloge académique de Monsieur Proyart, prononcé par son
(1) Mémoires de l'Acudémie d'Arras, 1re série, t. xxvi, p. 103. (2) Tbid., {re série, t. xxur, pp. 247-396 et t. xx1v, pp. 63-167.
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successeur immédiat, qui fut présenté à vos suffrages sous les meilleurs auspices, Monsieur le chanoine Leleux ! Vous y auriez tous gagné, Messieurs, car rien ne surpasse le plaisir sain et fortifiant qu’éprouve l'esprit, en entendant Jouer un homme d'élite par l’un de ses égaux, revètu comme lui des plus hautes fonctions, et comme lui doué de la plus brillante culture littéraire.
Bien que vous en soyez privés, la mémoire de celui qui fut pendant trente-six ans l’une de vos lumières n’a pas souffert les attaques de l’oubli : ses confrères — je devrais presque dire : ses frères puinés de l'Académie — ont prodigué pour l’honorer toutes les ressources de leur érudition et de leur cœur (1); ils y ont tant excellé, qu'il serait présomp- tueux de recommencer sa biographie. Néanmoins, je ne puis me soustraire à l'hommage personnel que je lui dois: j'ai gardé un souvenir trop ému de la sympathie qu'il me témoi- gna dans diverses circonstances, en mémoire de sa longue intimilé avec mon arrière-grand'oncle, au sein de l'adminis- tration épiscopale ; j'ai élé trop fier jadis, en recevant de sa main, à l’Institution St-Joseph, mes premières et mes der- nières couronnes, distribuées avec la majestueuse et pater- nelle gravité qui en doublait le prix (2). D'ailleurs, lorsqu'il s'agit des hommes populaires, — et M. Proyart fut de leur nombre sans jamais le chercher, — on aime à entendre redire ce que l’on sait déjà, et en écoutant l'exposé de leurs mérites, on se sent devenir meilleur.
(1) Mémoires de l’Acidèmie d'Arrus, 2°s.,t. xix, pp. 338-343 (discours prononcé aux funérailles par M. Deramecourt); t. xx, pp. 9-11 (discours à la séance publique de l'Académie, par M. de Mallortie); t. xx, pp. 89-116 (biographie, par M. le Gentil). — Cf. Annuaire du divcèse d'Arras, an. 1899, pp. 211-220, notice de M. l'abbé Laroche,
(2) Palmarès de l'{nstitution St-Joseph d'Arras, 6 août 1867 et 3 août 1835.
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Vous avez entendu parler, Messieurs, d’une récente appli- cation de la photographie à la physiologie qui a eu grand succès, grâce à son ingénieuse originalité: on prend succes- sivement les portraits de plusieurs membres d’une famille, appartenant à diverses générations ; puis, par des procédés synthétiques qui sont connus des artistes et que je ne sau- rais vous décrire, on arrive à constituer, en faisant abstrac- tion des différences individuelles, un portrait unique, idéal, qui garde tous les traits caractéristiques, qui ne convient à aucun membre de la famille et qui appartient à tous, c’est le tvpe héréditaire, le type familial. Transportez cette invention dans l’ordre moral, et ajoutez-y cette particularité que, par un rare bonheur, l'idéal s’est incarné dans une réalité vivante, et vous aurez reconnu avec moi, en Monsieur le chanoine Provyart, le type sacerdotal par excellence, le modèle du clergé d'Arras.
Nous avons tous, même les plus jeunes, connu cette pléiade d’ecclésiastiques distingués, nés avec le siècle ou à peu près, dont la mort, en quelques annces, a tant éclairci les rangs que notre vénération pour les survivants redouble de sollicitude. Le Chapitre se glorifiait et se glorifie de leur présence, l’Académie de leurs travaux. Or, les vertus, les qualités de cette élite, et jusqu'à cette majesté extérieure dont les générations plus récentes semblent avoir perdu le secret, tout s’est réuni en M. Provart ; voilà ce qui donne une si grande importance à la lettre dans laquelle Monsei- gneur Dennel, par une exception bien rare, conviait à ses funérailles le clergé du diocèse entier : ce n'est pas seule- ment un éloge personnel qu'il lui adressait, il parlait au nom des « diverses administrations qui se sont succédé à Arras
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depuis bientôt quarante ans (1), » au nom de ses prédéces- seurs, les La Tour d'Auvergne, les Parisis, les Lequette, les Meignan, au nom de milliers de prêtres et de centaines de milliers de chrétiens, quand il disait éloquemment de l'abbé Proyart : « Honoré de la confiance de tous les évèques qui ont occupé le siège d'Arras depuis le commencement de ce siècle, il a rendu au diocèse les services les plus précieux, à des titres divers et dans la mesure que comportaient les diverses phases de cette longue existence (2). » Cet éloge est déjà lointain, Messieurs ; mais tout me fait croire qu'il était amplement mérité, puisqu'il est confirmé aujourd'hui par l'hommage posthume le plus autorisé (3).
Ce qui frappe surtout dans cette vie, c’est l'harmonie per- pétuelle des écrits et des actes : aussi rien ne saurait mieux démontrer que la double série de vos Mémoires, ce que lui doivent l'Église, la société, la science.
L'Église, il apprend à la servir près d'un foyer qui garde intact le dépôt de la foi et de la dignité des ancètres. Du coté paternel, il marche sur les traces de son cousin, le célébre abbé Liévin Provart (4), dont ie testament, par une sorte de vertueuse intuition, a été fidélement exécuté dans sa famille, avant que ses admirables conseils fussent retrouvés par les efforts d'une patiente érudition (5). Du côté maternel, il se rappelle l’héroïque désintéressement des de Lœuvacq, ses
(1) Mandements de S. G. Monscigneur Dennel, n. 26, p. 1.
(2) Ibid. pp. 2-3.
(3) S. G. Monseigneur Williez honorait de sa présence la séance de l'Académie.
(4) Sur la vie de Maximilien Robespierre, par l'abbé Liévin Proyart, rééditée par M, le chan. Proyart avec certaines additions et modifi- cations de forme, v. la note de M. le Gentil, dans sa biographie, Mém. de l’Acad., 2e s., t. xx, p. 106.
(3) A. Deramecourt, le Clergé du diocèse d'Arras pendant la Révolution, t. 51, pp. 237-242.
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grands parents : ils furent incarcérés à Bapaume en 1793, pour avoir refusé d'acquérir comme bien national leur ferme de Demicourt, sur laquelle les moines de St-Eloy, dispersés et ruinés, leur devaient trente mille livres (1).
Né le 12 floréal an XI, Joseph-Marie Provart est trop jeune pour voir, même sur les bras de sa mère, Napoléon ler visitant Arras en 18304, et éblouissant nos pères par la mer- veilleuse revue- des grenadiers de Junot, dans la plaine de Dainville. De ce qu'on a appelé |” « épopée impériale, » il ne saura par lui-même que la catastrophe finale : étant en pen- sion à Soissons en 181#, il s'échappe, comme par miracle, de la ville assiégée ; s’il rentre à Ervillers avec ses frères, les vétements en lambeaux, les poches remplies de balles prus- siennes, ce n’est point que le démon des batailles l’aiguil: lonne ; bientôt, hélas! il sera rejoint par les ennemis, et ressentira toutes les angoisses, toutes les humiliations de l'invasion, dans sa ferme occupée par les alliés. D'ailleurs, sa vocation est arrèlée : il « sera d'Eglise, » comme on aurait encore dit quarante ans auparavant.
Dix ans plus tard, en 182%, avant même d'être prètre, — il ne le deviendra que le 2 juillet 1826, — il est appelé à un poste de confiance, Comme secrétaire particulier de Monseigneur de la Tour d'Auvergne. Je puis dire, je pense, sans manquer de respect à la mémoire du futur cardinal, dont l'autorité était plus forte que souple, qu'entre eux l’har- monie ne fut pas sans dissonances : il y eut des congés accor-- dés peut-être, des changements de siluation projetés, mais les rappels affectueux, les réconciliations expansives les suivaient de près, car l'abbé Provart était l’homme nécessaire.
Dès lors, les ministères les plus délicats, les plus éle- vés, les plus difficiles, lui sont confiés d'autant plus volon- liers qu’il y excelle : pendant le Carème de 1825, une
(1) Ces renscignements inédits sont dus aux bienveillantes com- munications de M. le Gentil et 1e mon ancien maitre, M. l'abbé Har- duin, ancien curé d'Hermies et Demicourt, doyen de Fillièvres.
Mission, comme on en préchait alors partout, est donnée à Arras par l’illustre P. Rauzan ; M. Proyart est chargé d'y coopérer, en catéchisant la compagnie des « disciplinés, » que nous avons depuis lors volontiers cédée à l'Algérie devenue française; les officiers tremblent d'avance, en voyant ce jeune abbé de vingt-deux ans en de pareilles mains ; mais lui ne s’effraie point, et va droit au cœur de ces malheureux soldats, plus faibles peut-être que coupables.
Le 4er décembre 1832, l’abbé Provart est nommé chanoine, et en 1837 secrétaire général. Il entre officiellement au Cha- pitre, comme chanoine titulaire, le 28 février 1842 ; il en sera nommé doyen le 25 décembre 1868, et en deviendra le dernier prévôt en 1876. A la mort du cardinal, il est choisi au nombre des vicaires capitulaires, le 22 juillet 1851 ; il reçoit ensuite pour la première fois, le 28 octobre, les lettres de vicaire général qui lui seront renouvelées jusqu’à sa mort.
Ses dignités académiques croissent parallèlement: il est élu vice-chancelier trois ans après son entrée à l’Académie, en 1854 ; promu chancelier en 1857, il garde ses fonctions pen- dant quinze ans, jusqu’à ce que ses forces le lui interdisent. Mais, mème alors, il continue gravement son labeur, avec cette régularité de vie dont l’invariable ampleur de son écri- ture est une marque de plus, si l’on veut s’incliner pour cette fois devant les arcanes de la graphologie.
Plus tard encore, si vous permetlez celte métaphore risquée à une imagination juvénile, quand il lui fallut subir, au pied de la lettre, ce travail à la loupe dont il n’avait jusque-là connu que les délices au sens figuré du mot, il cherche, — et ce détail est peu connu en dehors de sa famille, — un délassement dans des poésies sacrées sur le Martyre de Stle-Catherine et sur St-Druon (1); enfin, trois semaines avant sa mort, la
(1) M. Victor Proyart, d'Ablainzevelle, le seul survivant des huit enfants de la famille Proyart de Lœuvacq, a bicn voulu aider mes recherches par de nombreux souvenirs personnels; je le prie d'agréer l'expression de ma respectueuse gratitude.
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Semaine religieuse insérait la dernière de ses œuvres, une dissertation sur la Sainte Manne (1). 1] finissait sur la brèche, Messieurs, mourant, comme il avait vécu, avec la passion de l’histoire sacrée. C’est d'elle qu'il s’inspira en publiant, surtout dans vos Mémoires ou dans l’Almanach commercial de la ville d'Arras, ces remarquables études, souvent réédi- tées, dont la seule nomenclature vous lasserait, sur les saints (2), les reliques et objets sacrés (3), les évêques (4), les monuments (5), les institutions (6), qui se rapportent à notre illustre Église. Partout sa conscience égale son érudi- tion ; çà et là ses doctrines religieuses et ses opinions histo- riques se traduisent avec fermelé, mais aussi avec pru- dence ; les sources inédites sont régulièrement consultées, et
(1) Semaine religieuse du divcèse d'Arras, 4 mai 1888.
(2) Les Saints de la ville d'Arras, édit. 1868, 1872, 1838. — Vie de S. Vaust, 1877 — Vie de S. Laundelin (1886).
(3) Notice sur la S. Chandelle d'Arras, 1860. — Le Culte de la S. Vierge à Arras, 1871 et 1883 — Les Sunctuuires de N -D. des Ardents, 1869, 1872. — Le Culvuire d'Arras; les Reliques de la Vraie Croix et de la S. Epine, 1886. — La Sainte-Munne, Mém. de l’Acad., 2° s.,t. v, pp. 197-251.
(4) Rapport sur un mémoire concernant les évèques d'Arras, Mém. de l'Acad., 2° s.,t. 1v, pp. 138-190. — Notice sur Antoine Huvct, ibid ,1re s.,t xxxvi, pp. 123-143, — Jeun de Rely, ibid, dre s., t. xxxvint, pp. 229 et suiv. — Micolus le R'istre, ibid ,2es, t. 1, pp. 223 et suiv
(9) Notices sur la Cuthédrale(Almun. comm. de 1862),S. Etirnne, (ibid , a. 1865), S. Aubert (ibid., a. 1832), S. Jean-Baptiste (ibid., a. 1863), S. Nicuise (ibid., a. 1838), S. Géry tibid., a. 1864). — L's Eglises de S. Vuast (ibid , a. 1831-1872). — Les Cioches d'Arras fäbid., a. 1861). — Les Chapelles d'Arras (ibid., a. 1866) — Le Cloitre de N.-D. d'Arras (avec planche), Mém. de l'Acud., 2° s., t. vu, pp. 274-324.
(6) Le Chapitre de la Cathédrale be comm. de 1869-1870). — Les Processions d'Arras (ibid., a. 1876-1877).
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citées avec une précision qui croit d'année en année, pour obéir aux justes préoccupations de la critique moderne.
Autant il s’est montré grave et digne dans ses écrits, au- tant il l’a été dans sa vie ; sans doute, nous ne pouvons indiquer nettement quelle part personnelle il a prise à l'admi- nistralion du diocèse de 1824 à 1888, puisque celle œuvre est collective et s’accomplit souvent dans le secret, sous peine d'être menacée de stérilité. Mais nous sommes sürs que son influence, pendant ces soixante-quatre années, a élé considérable dans le conseil comme dans l’action : elle a pénétré le diocèse entier, de la mème façon que sa voix sonore et puissante allait retentir jusqu’au fond de naître immense cathédrale, sans effort, sans confusion, nous don- nait la plus haute idée de ce représentant d’un autre äge, et nous l'aurait volontiers fait prendre pour le dernier abbé du monastère de St-Vaast, présidant aux pompes sacrées de l'office canonial, dans cette chapelle que nos moines s'étaient bâtie gigantesque, en proportion de leur influence et de leurs richesses.
Mais il nous apparut plus grand encore, en un jour qui fut la suprême récompense de son existence, et qui vit la réalisation de son plus cher espoir : c’est celui où la ville entière, se levant à la suite de son évèque, rendit à la Vierge des Ardents cet hommage religieux et artistique qu'on a pu imiter, mais non égaler. A Monsieur Provart revint la sainte mission de porter processionnellement le Cierge séculaire à son sanctuaire ; on fut tenté alors de se demander si l'évêque Lambert le reçut jadis avec plus de recueillement et de so- lennelle dignité, des mains mèmes de notre patronne, et l'on put appliquer sans exagération au vénérable prévot du Cha- pitre, en se rappelant ses travaux historiques, ce que Jeanne d'Arc disait à Reims de son étendard : « Il était à la peine, il convient qu'il soit aussi à l'honneur ! »
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Zélé pour le bien de l'Eglise, Monsieur Proyart l'a été aussi d'une autre façon, maïs avec la même ardeur, pour le bien de la société et surtout de ses membres les moins favo- risés. Vraiment Artésien de cœur, il insiste plusieurs fois, dans ses rapports académiques, sur cette idée fondamentale qui explique sa conduite: « Aimer son pays, dit-il, se dévouer à son service en retour des biens qu'on en reçoit, c’est une dette sacrée, c’est un devoir (1). » Et ailleurs, il ajoute: « Le but principal que se propose l’Académie dans ses travaux, c'est, avant tout, l’utilité de la ville d'Arras et du départe- ment. Tout ce qui est relatif à l'honneur du pays, tout ce qui peut encourager nos concitoyens dans la pratique du bien, mérite de notre part une attention particulière (2). » C'est dans cet ordre d'idées qu’il publia son Mémoire, cou- ronné par vous en 1846, sur les « Etablissements de bien- faisance d'Arras (3), » puis deux remarquables travaux sur les « Secours accordés aux pauores dans la rille d'Arras (4).» Gardons-les précieusement, Messieurs, car ils sont pour nous ce qu'est pour l’Académie francaise le rapport annuel sur les prix de vertu : avec ses anecdotes touchantes et ses statistiques instructives, ils constituent la charte de notre charité. Réjouissons-nous en, c’est une charte que tout Île monde a jurée dans une heureuse entente ; elle n’a trouvé et ne trouvera jamais parmi nous que des défenseurs.
Maisil y a unelacune, dans ces études aux détails si précis, et vous en avez soupçonné la raison : celui qui est si bien
(1) Mém. dr l'Acar. d'Arrax, Îre st. xxix, p. 213
(2 Thid., 1e s.,t, xxxv, p. 187.
(3) Thid., 170 8.,t. xx, pp. 247-396.
(4) Jbid., 17° s., t. xxxv, pp. 187-205, et t xxxvi, pp. 145-172.
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informé a oublié de se nommer lui-même, parmi les protec- teurs des œuvres: sa main droite, celle de l'écrivain, a ignoré ce que faisait sa main gauche, celle du bienfaiteur. Réparons donc cette omission volontaire.
1] y a deux hommes en Monsieur Proyart, qui loin de se contredire, se complètent admirablement. Autant il était solennel, impressionnant, dans ses fonctions sacrées, autant, dans la vie quotidienne, il montrait de bonhomie et d'obsé- quieuse déférence à l’égard de tous, mème deses inférieurs : c'était un modéle de la vieille urbanité française, qui laisse croire aux obligés qu’ils sont obligeants, aux importuns qu'ils sont intéressants, aux fats qu'ils sont spirituels. D'abord étonnés de le voir saluer le premier un subalterne, ou lui céder le pas, nous l’admirions ensuite, quand nous son- gions qu’il agissait ainsi, non par hasard, mais par vertu.
Ce qu'il a fait pour les individus, Messieurs, il l’a étendu aux œuvres de charité de notre ville. Nous le retrouvons membre fondateur de la société de secours mutuels, aumÿ- nier du patronage des enfants pauvres, de 1845 à 1856, coo- pérateur pendant dix ans des conférences données aux ouvriers chez le R. P. Halluin, président d'honneur du Cer- cle catholique d'ouvriers, depuis sa fondation. Et partout, il est d’abord le prètre qui bénit, qui console et encourage, qui se donne la peine, ou plutôt la satisfaction, de présider au mariage de ses protégés ; il est en même temps l'ami, le camarade de ces hommes du peuple qu'il a connus enfants ; assis sur un coin de banc grossier, il joue avec eux aux dames, — son jeu favori ; — il se mèle à leurs causeries, à leurs récréations, il se rapelisse jusqu’à eux pour les relever dans leur propre estime. Ici, ce sont les enfants qui l’assail- lent pour mériter son aumûne, et se faire appeler : « Mon petit queur, » dans la familiarité de notre dialecte artésien. Une autre fois, c'est un ancètre de la bande noire qui s’in- troduit dans la maison mème de Monsieur Provart, sans aucun respect pour l'opinion des archéologues qui y voient
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un reste mémorable du « Castrum ; » le bon chanoine, an- cien aumônier de la prison, aura sans doute reconnu un vieux client, car il s'oppose à ce qu'on inquièle son visiteur nocturne. Ailleurs, dans nos rues et nos jardins, jusque dans nos promenades aux jours de fêtes bruyantes, le véné- rable octogénaire, menacé de cécité, guide de jeunes com- pagnons d’infortune, la famille du chanoine Terninck et d'un autre prètre qui faisait en cette touchante compagnie l'apprentissage de la charité ; il les conduit par la main, leur conte des anecdotes, et demande leur appui pour obtenir bientot chez eux une plate, « dans le quartier des vieux (1). »
Avais-je tort, Messieurs, quand je vous disais en com- mençant que Monsieur Proyart était un homme populaire *? Un le vit bien en 188. En ce temps, le clergé d'Arras, — je n’apprécie point, je raconte, — se lança dans la politique active, malgré les protestations du Courrier (2). Le cardinal de la Tour d'Auvergne, comprenant la gravité de la situation, recommanda à ses prêtres de voter et dé faire voter; plus lard, il insinua dans une lettre (3), que le motif pour lequel le clergé s’abstenait de prendre part aux réunions du Comité électoral, — le futur Club des Unitaires, — était l'omission, dans les programmes publiés, des revendications concer- nant la liberté d'association et d'enseignement. Le diman- che 2 avril, il bénit lui-mème, dans une cérémonie très solennelle, l'arbre de la liberté, et prononça un discours de circonstance, pour ( remercier et féliciter au nom de l'Eglise catholique ; » cinq autres discours furent pronon- cés, nous dit la Fraternité, & empreints d’une modération louable et d'un républicanisme pur (+). » Enfin, pour l'élec- Uuon du Président, le Cardinal envoya une lettre à son
(1) Tous ces traits caractéristiques m'ont été rapportés par des témoins de la vie de M. Provart, qui out bien voulu rappeler leurs souvenirs afin de lui rendre hommage.
(2) Courrier du Pus-de-Culuis, 20 novembre 1848.
(3) Cutholique du Pus-de-Calais et du Nord, 21 mars 1818.
(4) Fruternité, 4 avril 1848.
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clergé, où il se déclarait très ardemment pour Cavaignac: « Je suis, disait-il, le fils d’un homme d'épée, j'ai porté moi- même les armes un instant ; je voterai pour un sabre (1). » La Liberté, journal légilimiste, distingua, à la suite de l'Univers, & entre l'opinion du citoyen et l’enseignement de l'évèque. » Elle continua, ainsi que le Courrier, à préférer Louis-Napoléon Bonaparte, qui obtint dans le département une majorité considérable.
Un peu plus tôt, un journal qui changea trois fois de nom et deux fois de format en quatre mois, — il se nommait alors la Fraternité et soutenait les opinions démocratiques et ca- tholiques, — s’étonnait qu'il n’y eût que deux prêtres candi- dats à la députation dans notre département, M. le chanoine titulaire Fréchon, à Arras, et M. le chanoine Delannoy, à Calais (2). Le premierfut l’un des dix-sept candidats heureux, sur les soixante-dix-neuf qui se disputèrent les suffrages (3) : il fut élu par 74,655 voix. D'ailleurs, dans ce premier élan de l'effervescence populaire, l’activité politique était une loi pour chacun. N'était-ce pas le temps aussi où les femmes d’Achi- court, revenant du marché d'Arras, trouvaient (4) les paniers de leurs montures remplis de bulletins de vote {on ne dit point de quelle liste), et où les employés de la gare plantaient leur arbre de la liberté particulier, en le faisant bénir par le curé de St-Sauveur, dans ce qu'on nommait alors « l'en- ceinte du débarcadère (5) ? »
(1) Courrier du 20 novembre 1848.— Liberté du 21 novembre 1848.
(2) Fraternité du 24 mars 1818. — M. Delannoy n'obtint que 2,895 voix,
(3) Parmi les candidats proposés pour l'arrondissement d'Arras, le Cutholique du Pas-de-Calais et du Nord cite. le 17 mars, M. Proyart de Morchies Ne faudrait-il point chercher dans ce fait l'origine du bruit qu'une candidature aurait été offerte à M. le cha- noine Proyart ?
(4) Courrier du 28 avril 1848.
(5) Fraternité du 4 avril 1848.
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Je me suis attardé, Messieurs, au milieu des vieux jour- naux que nos aimables collectionneurs (1) ont mis libérale- ment à ma disposition ; vous m'en exCuserez, car peut-être leurs anecdotes vous ont-elles charmés comme moi, et d’un autre côté, vous comprendrez qu'il fallait placer l'abbé Proyart dans son cadre historique, afin d'expliquer comment il sortit de sa réserve habituelle et fut élu conseiller munici- pal, de 1848 à 1854.
En réalité, les élections municipales de juillet ne pro- duisirent point la même émotion que les élections à la Constituante, du jour de Pâques, et que celles du Prési- dent de la République, en décembre. Pourtant cinq listes au moins circulèrent dans Arras : le Courrier avait la sienne et en agréail deux autres, dont l’une présentait le chanoine Proyart ; la Liberté el le Progrès avaient aussi leur liste ; celle de la Liberté portait le nom d’un autre ecclésiastique, qui ne fut pas élu. M. Provart le fut, au second tour du scrutin, le lendemain du premier tour, — vous voyez qu'on élait pressé, en ce temps, d'exercer ses droits civiques ! — Il obtint, le lundi 31 juillet, 1232 voix, et fut réélu en août 1852 par 1760 voix. C'était, comme on di- sait alors, le « triomphe des amis de l’ordre et de la liberté (2). » Au Conseil municipal, où il resta six ans, il fut plusieurs fois nommé secrétaire, il siégea comme mem: bre, assez souvent comme rapporteur, dans les commissions concernant le culte, l'enseignement et les institutions phi- lanthropiques. Il avait étéélu sans profession de foi, mais sa conduite en ce temps peut se résumer dans cette phrase d’une de ses études historiques postérieures : (© 1l n’y a qu'une seule politique habile, c'est la politique de l'honnêteté et de la probité (3). »
(4) MA. Barbier, Laroche et Aug. Tiernv. (2) Courrier du 31 juillet 1848. (3) Mémoires de l'Acad. d'Arras, 2° s.,t. vit, p. 227.
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Vous connaissez maintenant le prêtre et le citoyen ; je voudrais dire encore un mot du savant. Monsieur Proyart n’est pas de ces adorateurs de la routine auxquels on repro- cherait justement de n'avoir « rien oublié, ni rien appris. » Sa crilique est large, éclairée, amie du vrai progrès. Vous l’avez remarqué dans son rapport sur les antiquités gallo- romaines trouvées à Ervillers (1), dans ses études si neuves sur Louis XI à Arras (2), qui ont élé complétées par l’un de vos plus éminents historiens (3). Vous l’avez surtout cons- laté, en applaudissant à son attitude (4) dans cette fameuse querelle des tapisseries, où de vaillants alliés lui valurent une victoire qu’il embellit encore par sa modération. Malgré son amour pour la ville d'Arras, il ne voulait point accroitre la gloire de sa patrie d'adoption, au détriment de la vérité et au profil de la légende.
Ami du passé, il l'était nettement, mais dans la mesure d’une sage réserve. Il ne désirait en ressusciter que ce qui pouvait être utile au présent ; toutefois, quand il s'élait pas- sionné, il restait inébranlable dans ses idées : il n'était pas de ceux dont l'intelligence ne se tourne ni à aimer, ni à agir. On le vit bien, dans la part prépondérante qu'il prit à la res- lauration du culte de N.-D. des Ardents, après les études qu’il publia à ce sujet. Son influence sur le rétablissement de la dévotion à N.-D. de Bonnes-Nouvelles. très chère à nos aïeux, et dont le centre était d’abord chez les Dominicains de St-Sauveur, est moins connue, mais non moins remarqua- ble : là encore, il intervient d’abord comme érudit, par la
(1) Mémoires de l'Acad. d’Arras, 2° s.,t. 1v, pp. 118-125.
(2) Ibid., 1re s., t, xxxiv, pp. 101-118,
(3) Etude de M. Paris sur Louis XI à Arrus.
(4) Mém. de l'Acud, d'Arrus, Âre st. xxxv, pp. 145 et suiv.
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recherche de documents qui permettront à l’un des membres de votre Compagnie la rédaction d’une notice absolument neuve (1) ; comme vicaire-général, il fait attribuer le voca- ble de N.-D. de Bonnes-Nourvelles à l’église de Ronville ; comme bienfaileur, il coopère par une généreuse donation à l’ornementation artistique de cette église et à la formation de son trésor. De la mème façon, ilobtient en 1876, par un voyage en Belgique et par des négociations avec les autorités académiques de Louvain, le maintien des bourses artésien- nes, dont il avait raconté la fondation, en 1509, par l’évêque d'Arras, Nicolas Le Ruistre (2).
C'est en vertu de principes identiques qu’il joue un rôle marquant dans la fondation de l’Université catholique de Lille. En 1847, il a étudié, dans un Mémoire couronné par vous (3},les Collèges fondés à Paris, à Louvain et à Douai, avant 178), par les évèques ou les abbayes d'Arras. []l s’agit de faire revivre, en des temps et avec des moyens bien diffé- rents, ce haut enseignement chrétien. Dès 1873, il prend part, avec un véritable enthousiasme, comme vice-président, aux délibérations du Comité d’études pour la fondation de Facultés libres (4). Une fois le projet résolu, il est nommé vice-président du Comité de haut patronage, et délégué de l'Evèque d'Arras. En 1875, le 5 décembre, il est placé à la tête du Comité diocésain de souscription, où figurent plu- sieurs membres de votre Compagnie. Je me rappelle avec quel entrain,la mème année, en présidant les prix de l’Insti- tution St-Joseph (5), il conviait les jeunes gens à profiter de ce nouveau foyer de science.
(1) Notice sur N.-D. de Bonnes-Nouvelies, par M. le Geuuül, Arras, 1892.
(2) HMém. de l'Acud. d'Arras, 2e s.,t, vin, p. 223 et suiv.
(3) Zhid ,1res.,t. xx1v, pp. 63-167, surtout chap. 1v, V, vi, xi et xt,
(4) Proces-verbaux des séances du Coinité d'études, en date des 26 octobre et 24 novembre 1873.
(5) Pas-de-Caluis du 4 août 1875.
Sa parole ne fut pas perdue, Messieurs, et si j'ai pu, dés son début, suivre les cours de la Faculté libre des Lettres de Lille, je ne saurais oublier que je le dois à cette parole sortie ce jour-là de sa bouche, comme aux conseils de celui qui était alors mon supérieur, qui est devenu votre collègue, et dont vous avez pu apprécier le goùt exquis, la vaste el aimable érudition, Monsieur le chanoine J. Depotiter ; je leur offre à tous deux l'hommage de ma profonde et inalté- rable gratitude.
Vous le voyez, Messieurs, M. Proyart n’a pas été seule- mentuniniliateur et un précurseur dans ses études du passé ; en pratique, pour le présent, il a trouvé là le germe de fon- dations ou de restaurations dont je ne puis parler qu'avec respect et qu'avec amour. Mais le mérite de ces recherches revient à l’Académie autant qu’à lui : c'est elle qui, en 1846, mit au concours l'étude sur l’enseignement secondaire et supérieur sous l’ancien régime, par rapport à nos contrées. Depuis lors, la gravité intrinsèque de la question et la pous- sée des évènements ont fait naître dans votre sein plusieurs études remarquables sur le même sujet (1). Bientôt l’intérèt général de ces fondalions a attiré sur elles l'attention des savants, en dehors de notre ville.
Pour les Collèges de St- Vaast, de Boncourt et F. Dain- oulle, annexés à l'Université de Paris, attendons avec con-
(1) Le lollège S. Vaast à Douai et son enseignement philoso- phique en 1773, par M Wicquot. Mém de l'acad , 2 s., t. xu, pp. 216 et suiv. — Le Collège S Vaast à Douai, par M. Ad. de Car- devacque {Douai, 1882. — Le Clergé du diocèse d'Arras... pen- dant la R‘volution, par M. Deramecourt, t. I, pp. 254-268. — Les Séminaires, l'Enseignement supérieur... dans le Pas-de-Calais, par M. le comte de Ilaut-clocque. Mem, de l'Acad., 2° s ,t. xvu, pp. 217 etsuiv,
fiance l'achèvement de l’œuvre qu'a entreprise le bénédictin dom Denifie, sous les auspices de la nouvelle Sorbonne : elle complétera heureusement les histoires de du Boulay, de Crevier et de Jourdain.
À Louvain, l'êèminent bibliothécaire de l’Université catho- lique, M. Reusens, a publié en 1831 (1) l'histoire complète du Collège d'Arras, de ses fondations et de ses présidents. Si les bâtiments n’appartiennent plus à l’œuvre (puisqu'ils forment aujourd’hui l'hôtel du chevalier Descamps, séna- teur, professeur de droit, l’une des gloires liltéraires de la Belgique), du moins nous avons la satisfaction de penser que, l'an dernier, est sorti de notre ancien Collège le chef-d'œuvre couronné par l’unanimilé des Membres de l’Institut, délégués pour apprécier le concours international de la Société anti- esclavagiste : j’ai nommé le beau drame en vers d’A/rica (2).
À Douai, l’histoire de nos fondations s’est aussi avancée : les études de Mgr Dehaisnes (3), de M. le Dr Salembier (4), la thèse récente du Dr Cardon (5), nous font mieux connai- tre l'origine, l’organisalion générale, ou différentes périodes de l'histoire académique. Déjà, en 1848, la publication dans le recueil de Reïffenberg des Annales de l'abbaye de S. Ghis- lain, par dom Pierre Baudry (6), avait exposé en détail com-
(1) Analectes pour servir à l’histoire ecclésiastique de lu Belyique, t. xvis, pp 379-391.
(2) Africa, drame en vers du chevalier Descamps, couronné au concours de la Sucrété antiescluvugiste (prix de 10,000 fr,). Paris, Dentu, 1892
(3) Les Origines de l'Université de Douai (186%), et l'Université de Doua: en 1790.
(4) L'Univ. de Douai (1873). — L'Etudiant de Douai sous la domination espaynole et sous la domination française (Vraie Frunce, 16 et 17 octobre 1877).
(®) La fondation de l'Univ. de Douui (Paris, Alcan, 1892).
(6) Monuments pour servir à l'histoire des provinces de Namur. de Huinaut et du Luxembourg, par le baron de Reiffenberg, t. vin, pp. 690-693 et 821-823.
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ment l’évêque d'Arras, Matthieu Moulart, consacra ses libéralités à la fondation du Séminaire douaisien qui porta son nom, et comment ses anciens frères de S. Ghislain, se croyant frustrés, refusèrent après sa mort de recevoir son cœur. Les bâtiments et l’ancienne chapelle servent mainte- nant à des usages particuliers (1). Le collège S. Vaast est transformé en prison. Mais, grâce à leur nationalité, celui des Bénédictins anglais subsiste et a recouvré ses biens en 1805.
Devant cet unique reste des fondations universitaires arté- siennes et de leur antique splendeur, on se rappelle avec émotion les grands noms des évêques Richardot et Moulart, et de l’abbé Philippe de Caverel ; on aime à retrouver, dans les listes inédites de Foppens, conservées à la Bibliothèque de Bruxelles (2), les noms des Artésiens qui ont conquis à Douai les palmes du doctorat: à la première promotion de 1564, Adrien de l’Atre ; au XVIIS siècle, Géry l'Espagnol, curé de Sainte-Croix ; le P. jésuite Jean Prévost ; Domi- nique du Metz, du couvent des frères prêcheurs de S. Lau- rent ; Jacques Gilbert, chancelier de l’Académie en 1684, si tristement compromis dans |” (affaire du faux Arnauld ; » Simon Nepveu, docteur en droit et doyen de la Faculté; Hugues Hannedouche, professeur et docteur en droit.
Dans le désarroi qui a fait perdre à l’Université, pendant la Révolution, cent soixante mille volumes (3) et la plus grande partie de ses archives, on cherche avec le mème plaisir, mais moins de succès, des listes d'étudiants, et on relève (4), non sans une piquante satisfaction, sur la liste
(1) Le Séminaire est l'hôtel de Mademoiselle Dubrulle : la cha- pelle est à l'usage de repasserie.
(2) Bibl. de Bourgogne, à Bruxelles, mss, n° 17592.
(3) Préface du cutal. de lu Bibl. de Douai, par Mgr Dehaisnes, pp. 11 et suiv.
(4) Bibl. de Douai, mss. n° 1020 (Recueil de piéces sur l'Univer- sité, n° 100),
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du Collège S. Vaast en 1775, les noms artésiens des Bou- cher, des Cavrois, des Deusy, des Dufour, des Lefebvre, des Trannoy et des Viltart. Ce sont d’agréables surprises ; mais nos archives départementales nous en réservent d’autres sur le même sujet : le fonds très vaste des Universités et Collèges reste à dépouiller, et ceux qui voudront l’étudier trouveront, vous le savez, à leur disposition la courtoisie et l’érudition les plus distinguées.
C'est ainsi, Messieurs, que pierre par pierre s’édifie la science. M. le chanoine Proyart y a travaillé toute sa vie, avec une abnégation et un succès qui font notre admiration. 1] avait pour le guider son intelligence et sa foi, et toutes deux s’unissaient pour lui dire ce qu’elles nous répètent, ces deux mots qui furent les derniers de Goethe: « Mehr Licht!.., — Plus de lumière, encore plus de lumière ! »
ÉSOSSOTONSEE SEE
C7 C7 C7 CCF CPC CPC CE CCC CCR CT CP CPCT C7
DISCOURS
DE
M. de MALLORTIE
Monsieur,
SD onsour l'Académie a voulu que le nouveau membre Giäqu'elle acquérait et celui qu’elle chargeaïit de le rece- voir en son nom, l’entrelinssent des travaux et des mérites du confrère qu’elle avait perdu, elle n’a pas institué une vaine formalité, ni demandé un banal éloge ; elle a voulu témoigner pour la mémoire des hommes éminents qui lui avaient appartenu, un pieux respect et recueillir, dans leur vie comme dans leurs œuvres, de beaux exemples d'amour pour la vérité, de probité intellectuelle, de goût sérieux et fidèle pour les lettres, pour la culture et le déve- loppement de tous les germes divins déposés dans l’âme humaine.
Dans la vie etles travaux de M. labbé Provart, ces exemples abondent, et c’est vous, Monsieur, qui avez été appelé à les mettre en lumière. Cette haute marque d'estime de notre Sociëlé était bien faite pour vous inspirer courage el confiance ; cependant vous paraissez n’avoir abordé votre lâche qu'avec une certaine appréhension, En effet, en com-
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mençant votre discours, vous nous avez avoué naïvement (ce sont vos propres paroles) que vous eussiez préféré, sim- ple auditeur, applaudir à l'éloge de M. l'abbé Provart, prononcé par son successeur immédiat, et vous avez ajouté: (« nous y aurions gagné, car rien ne surpasse le plaisir » sain et fortifiant qu'éprouve l'esprit en entendant louer » un homme d'élite par l’un de ses égaux, revêtu, comme » lui, des plus hautes fonctions, et, comme lui, doué de la » plus brillante culture littéraire. »
Monsieur, louer les morts est une chose difficile, il est vrai, mais on le fait toujours dignement, quand on le fait avec son cœur. Si dans cette délicate mission le cœurest secondé par une intelligence vive, éclairée, pénétrante ; si tous deux ont à leur service une langue claire. élégante sans recherche, simple et ferme, alors l’œuvre devient faci- lement parfaite ; et non-seulement elle oblient tous les suf- frages et soulève de longs applaudissements, mais encore, ce quiest préférable, à mon sens, elle touche, elle émeut, elle console et relève. |
Je ne fais en ce moment, Monsieur, que traduire les sen- timents qui ont agité vos nouveaux confrères et ce nom- breux et brillant auditoire, pendant votre discours écouté avec une religieuse attention. M. le chanoine Provart a reçu enfin, en Séance solennelle, l'hommage qui lui était dù, et cet hommage est digne du lui, digne de l’Académicien qui fut, comme vous l'avez si bien dit, une de nos lumières et de nos gloires, digne enfin du haut dignitaire du Clergé, qui nous a offert, durant sa longue carrière, un des plus beaux exemplaires qu'on puisse imaginer de l’homme de bien et du prètre catholique.
L'Académie reconnaissante vous en remercie, Monsieur ; vous avez satisfait son attente, comblé son vœu le plus cher et mis fin à son deuil. Je crois superflu de vous expliquer pourquoi elle ne saurait partager le regret que vous lui avez exprimé tout-à-l'heure avec tant de modestie.
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Du reste, Monsieur, en vous confiant une mémoire qui nous est si chère, nous étions assurés que vous sauriez accomplir votre tâche de manière à contenter tout le monde, et vous-même peut-être. Les titres qui vous ont acquis nos suffrages sont de ceux qui plaisent particulièrement à l’Aca- démie. Après des études excellentes, glorieuses (j'ose me servir de ce mot en me rappelant vos couronnes, en me rappelant aussi que le Grand Condé n'était pas moins fier de ses succès de collège que des victoires de Rocrov et de Lens), après vos études, vous avez voulu conquérir, devant une Faculté de l'Etat, vos grades universitaires, et nous savons, par une aimable et très innocente indiscrétion, que vos thèses pour le Doctorat sont achevées et que le jour de la soutenance approche. — Vous ne vous contentez pas de cultiver brillamment les lettres, vous les enseignez habile- ment, avec goût, avec une passion généreuse. Nous con- naissions aussi de vous quelques opuscules, Pierre d'Ailly et ses historiens, — un Panégyrique de St-Joseph, — un Panégyrique de St-François de Sales, — et la Biographie d'Hector Decomble ; heureux débuts, charmantes prémices d’un talent qui a donné déjà plus que des promesses, et où se révélent lout à la fois de très louables habitudes de tra- vail, une méthode sérieuse, un amour ardent de la vérité, un jugement ferme et une précoce érudition.
Monsieur, si les regrets et les larmes s8 mesurent aux vertus et aux qualités de ceux que nous avons perdus, qui mérila jamais d’être plus regretté et pleuré que votre ancien élève, le docteur-médecin Hector Decomble ? Quelle pureté de mœurs, quelle douce et gracieuse bienveillance, quelle piété vraie et éclairée ! Quel dévouement uni à la plus sin- cère modestie ! Sympathique à tous, estimé et aimé de tous, camarades et chefs, la vie commencait à lui sourire ; il pou- vait espérer une carrière honorable, brillante même, et des jours prospères, et 1l est mort à vingt-quatre ans, victime du devoir. Grâce à vous, Monsieur, qui avez écrit, avec
votre cœur, sa touchante biographie, il restera d’Hector Decomble « une mémoire bénie, mélancolique et douce, » édifiante et fortifiante (1). » Vous savez à qui j'emprunte ces expressions que vous ne pouvez pas ne pas accepter avec un profond respect.
On ne s’habitue pas à voir mourir la jeunesse ; heureuse- ment nous avons la ferme confiance que tout ne périt pas dans ces chers enfants qui nous quittent prématurément ; non, la pure et vive flamme qui a été assez forte pour dévorer ces corps jeunes et beaux, n’est pas éleinte : la di- vine, l’indestructible société de la famille et de l'amitié subsiste ; la mort a beau nous envelopper de sa nuit, ceux qui s'aiment et se cherchent sauront bien se retrouver. Mais quand un de ces coups si cruels vient briser notre cœur, que n’avons-nous, hélas! avec l’âme si tendre de St-François de Sales, sa foi ardente et son admirable soumission à la volonté de Dieu. À la mort de sa sœur Jeanne de Sales, âgée de quinze ans, il écrivait à Mme de Chan- tal, dans son charmant langage : «Ma chère fille, je suis » tant homme que rien plus : mon cœur s'est attendri, plus » que je n'eusse jamais pensé. » Mais il ajoute presque aus- sitôt : © Vive Jésus ! Je tiendrai toujours le parti de la Pro- » vidence ; elle fait tout bien et dispose de toutes choses
”
» pour le mieux. On cueille les fraises et les cerises avant » les poires bergamotes et les capendus ; mais c’est parce que » leur saison le requiert. Laissons que Dieu recueille ce » qu’il a planté en son verger ; il prend tout à saison. » Monsieur, vous avez vécu des mois entiers, des années peut-être, dans la société, dans l'intimité de l’aimable évèque de Genève; tous ses ouvrages, nombreux, considérables, vous les avez lus et relus avec plaisir, avec délice ; et après les avoir quittés, vous y êles revenu avec bonheur. Je n'au- rai pas l’impertinence de vous en féliciter. Vous avez obtenu
(4) Mgr Baunard, Recteur des Facultés catholiques, à Lille.
oi
votre récompense le jour où, dans une chaire sacrée, vous avez prononcé le Panégyrique de St-François de Sales, Panégvrique remarquable, que j'ai lu, je le dis en toute sincérité, avec un vif intérêt, avec une réelle et bienfaisante émotion, même après les admirables Panégyriques du même saint par Bourdaloue el par Bossuet.
Nous, que la seule vue des in-folio de nos pères épouvante, nous, qu’une longue file de volumes décourage, nous ne connaissons guère que l’Zntroduction à la vie dévote, qui est encore le manuel des personnes pieuses et j'oserais presque dire le livre à la mode du monde chrétien. Cette faveur si constante, est, il me semble, assez facile à expliquer. Si la aouceur de St-François de Sales est de tous les siècles, elle convient surtout au nôtre. Nous sommes quelque peu infirmes par le cœur et faciles à effaroucher. La belle et pure imagination de St-François de Sales vient au secours de sa charilé, pour adoucir la rigueur des pré- ceptes chrétiens. Tout est image dans l’Zntroduction à la vie dérote, tout est peinture riante et gracieuse. À quelque page que l’on ouvre le livre, il s’en exhale comme un par- fum des champs qui répand la sérénité dans l'âme. St-Fran- çois de Sales prète sa candeur el sa pureté à toute la nature, et toute la nature est alors pour lui comme un miroir de la honté et de la justice divine, comme une vivante parabole de la loi morale. Le style même déjà ancien de St-François de Sales, cette langue. nalve et gracieuse comme le bügaie- ment de l'enfance, est encore un attrait pour le lecteur moderne. Je sais que les rigides reprochent au bon Saint d'abuser quelquefois de sa riante et féconde imaginalion. Le miel et les roses, les petits poussins et les alcvons re- viennent souvent sous sa plume. Mais aussi, quelle délica- tesse de sentiment et de pensée ! Comme il sait donner à la piété un air de politesse et de bon goût ! Toutefois, ce qui brille en lui, pardessus tout, c’est un admirable bon sens. Chose singulière ! celte imagination si vive, ce cœur si
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ardent, pour lequel le mysticisme le plus raffiné n'avait pas de secrets, s’unissaient dans St-Francois de Sales avec la raison la plus droite, avec l'esprit d'observation le plus profond et le plus juste. — Aussi Bossuet appelle-t-il l’7n- troduction à la vie dérote, un chef-d'œuvre de piété et un | trésor de sages conseils.
Les lettres du grand Saint ne sont pas le moïns touchant et le moins curieux de ses ouvrages. La vie humaine tout entière, avec ses difficultés et ses peines, y passe comme en revue. Les lettres de consolation sont celles, hélas! quise présentent le plus souvent dans ce recueil : Quelques-unes se distinguent par l’éloquence ou le sujet ; celle, par exem- ple, que le Saïnt écrivait au moment même où il apprenait la mort funeste de Henri IV. Cette lettre est un cri de dou- leur admirable. Jamais mort de roi ne fut honorée d’une oraison funébre plus pathétique et plns vraie. Les voûtes mêmes de nos temples n’en ont pas entendu de plus belles, lorsque, montant dans la chaire, Bossuet venait y déplorer la mort d’une Henriette d'Angleterre ou d’un prince de Condé! malgré la différence des caractères et des mœurs, le cœur de Henri IV et celui de saint François de Sales étaient faits pour s’entendre. Comme vous l'avez fait remarquer, une sympathie naturelle avait attiré l’un vers l’autre le grand Roi et le grand Evèque.
Dans cette étude approfondie, dans ce long et si doux commerce avec le saint Evèque de Genève, vous avez dû rencontrer, Sans surprise, mais avec joie, de nombreuses ressemblances entre saint François de Sales et M. l’abbé Provyart. Tous les deux avaient recu de la Providence le don de plaire ; tous les deux avaient la douceur, la charité, la mansuétude ; quant à la bonté, elle ravonnait sur leurs beaux visages ; dans tous les deux on admirait ce grand air sacerdotal qui annonçait tout ensemble la distinction de la nature et l'élévation de la grâce; avec quelle imposante gra- vité, avec quelle douce majesté tous les deux montaient à
l'autel. La voix de saint François de Sales avait un charme qui captivail tout d’abord ; c’étail ie premier attrait pour les âmes, qui bientôt allaient à lui par une pent> naturelle, La voix de M. l'abbé Proyart dans son harmonieuse et puis- sante sonorité, parvenait, comme vous l'avez dit, jusqu'aux parties les plus éloignées de l'autel, et montait jusqu’à la voûte qu'elle semblait vouloir percer pour porter au trône de Dieu la plus belle, la plus touchante prière que l'homme puisse adresser à notre père qu est dans les Cieux.
Vous avez compris, Monsieur, avec un goùl parfait, que la meilleure manière de louer M. l'abbé Proyart, c'était de raconter sa vie et ses travaux ; la simplicité d’un récit fidèle pouvait seul soutenir (comme dit Bossuet) la belle et glo- rieuse image que nous conservons au fond de nos cœurs. Vous avez donc fait revivre votre prédécesseur à l’Académie, devant nous, depuis ses plus jeunes années, jusqu’au jour où ilest entré dans l'éternité de son repos, et, de temps à autre, il nous semblait que vous nous lisiez quelques belles feuilles détachées de la vie d’un saint.
Je ne puis, quelle que soit mon envie, reprendre après vous, pas à pas, cette existence si belle, si pure, si pleine de vertus, si unie, si Calme, si heureuse ; car on ne peut guère tenir compte de ces pelils orages qui éclataient tout à coup, même sans nuages précurseurs, entre le Majestueux Evèque el son modeste secrélaire. J'ai entendu dire que Mgr de la Tour d'Auvergne usait quelquefois de procédés impérieux et laissait échapper des paroles qui occasionnaïient de doulou- reux froissements, J'ignore si le secrétaire était alors si né- cessaire, si indispensable que Sa Grandeur ne pût se passer de son concours, mais je tiens pour certain que dans ces brouilles de famille, bientôt apaisées, c'est la grâce du jeune abbé qui était la plus forte ; et Monseigneur revenait avec promplitude sur les vivacités de son caractère, et il excel- lait alors à guérir par les délicatesses d’un cœur foncière- ment bon les blessures qu'il avait faites,
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Avec quelle émotion, Monsieur, nous vous écoutions quand vous nous avez montré M. l'abbé Provyart, dont la vue s'affaiblissait chaque jour, conduisant à travers nos rues et dans nos promenades la famille de M. l'abbé Ter- ninck, s’entretenant avec les aveugles, leur parlant de la soumission aux décrets de la Providence et s’habituant dou- cement, sans murmure, à faire bientôt lui-mème, « amitié avec les ténèbres (1). »
M. l'abbé Terninck, M. l'abbé Proyart! quelles belles âmes et quels noms bénis! Tous deux frères dans le sacer- doce comme dans la vertu, frères dans leur dévouement à tous les déshérilés de ce monde! Les sourds muets et les aveugles ont perdu leur père, et ils en conserveront reli- gieusement la mémoire ; mais ils ne sont plus, ils n'ont, à vrai dire, pas élé orphelins. Virgile parle d’un arbre qui portait des rameaux d'or; à peine un rameau élait-il arra- ché, qu'il en renaissail un autre de même mélal et aussi précieux ; ce qui n’esl qu'une allégorie, un mythe dans le poëme latin, est la pure vérité dans la religion chrétienne. M. l'abbé Terninck disparait pour retourner à Dieu; aussilôt un jeune prêtre, aussi distingué par/l'intelligence que par le cœur, prend sa place, recueille, avec un soin jaloux, tout le précieux héritage de celui qui a été son maitre, son modèle, et près de qui ila fait, comme vous l'avez dit, un long apprentissage du dévouement. Et le voilà à son tour, le père, l'œil et la voix de ces malheureux ; il leur a donné son cœur, il leur donnera sa vie tout entière, Quelle grâce particulière n’y a-t-il pas dans ces jeunes vertus qui refleurissent sur le vieux tronc chrétien dont la sève est inépuisable et immor- telle |
Après celte courte digression que vous me pardonnez bien facilement, j'en suis sûr, je reviens à vous, Monsieur. Jus- qu'ici je n’ai eu qu’à louer, et je l’ai fait avec un véritable
\1j Augustin Thierry.
6.
plaisir. Mais il est juste que la critique ne perde pas tous ses droits ; elle est du reste, parait-il, l’assaisonnement accoutumé, nécessaire même de loute réponse à un discours de réception. Or, il ya, dans votre discours, une phrase, une toute petite phrase dont la pensée ne me parait point parfaitement exacte. En parlant de l'entrée de M. le cha- noine Proyart dans le Conseil municipal de notre ville, vous avez cru devoir ajouter qu’en cette circonstance, M. l'abbé Proyart était sorti de sa réseroe habituelle. Voilà mon gros grief ; voulez-vous me permeltre quelques observalions à ce sujet ?
Monsieur, vous êtes trop jeune, et je vous en félicite sin- cèrement, pour avoir vu la révolution de 1848. Cette révolu- tion n'avait rien de l’hostilité irreligieuse de celle de 1830. Pas une église, pas un couvent, pas un prètre n'eurent à en souffrir. On citait mille traits de l’accord et de la sympathie qui ne cessèrent de régner entre le peuple et les prètres pendant l’émeute et les jours qui suivirent. Le jeudi 24 fé- vrier, au pillage des Tuileries, quand on jetait par les fenè- tres les meubles et les tentures, un jeune homme, arrivant en toute hâte dans la chapelle déjà envahie, emporta les vases sacrés et le crucifix, et sortant par la cour des Tui- leries, traversant le Carrousel, il alla les remettre entre les mains du vénérable curé de St-Roch. Sur son passage, toutes les têtes se découvrirent.
Trois jours après, le 27 février, l’abbé Lacordaire, en habit de moine dominicain, remontait dans la chaire de Notre- Dame. Après avoir remercié l’Archevèque, Mgr Affre, de l'exemple qu’il donnait en ouvrant les portes de la Basilique à l’enseignement sacré, le lendemain d'une révolution où tout semblait avoir péri, arrivé à la question de l'existence de Dieu, il s'écriait: « Vous démontrer Dieu, Messieurs! » mais vous auriez droit de vous lever pour me repousser du » inilieu de vous ! Si j'osais entreprendre de vous démontrer » Dieu, les portes de cette métropole s'ouvriraient d’elles-
— 96 — » mêmes, et vous montreraient le peuple, superbe en sa » colère, portant Dieu jusqu’à son autel au milieu du respect » et des adorations ! »
Dans les départements, le mouvement religieux était aussi réel et manifeste qu'à Paris. Toutes les municipa- lités réclamaient les prières et les bénédictions de l'Eglise à ia plantation des Arbres de la Liberté. Les âmes nobles et généreuses pouvaient donc croire à la réconciliation de la Religion avec la Sociélé, par un respect réciproque de leurs droits. Beau rêve, dira-t-on; illusion flatteuse et trompeuse. Ce rève, Messieurs, il est bon de le faire; l'illusion, qui souvent est la mère des grands espoirs et des efforls sans fin, est comme l’hirondelle qui sans jamais nous rester, sait toujours revenir. La France sera toujours la patrie de l'espérance. Dieu n'a-l-il pas fait de l’espérance une vertu et un devoir ? Or, dans nos temps divisés, l'unique espérance de l'avenir sera toujours l’union, l'accord sincère de tous les services, de tous les devoirs. Il n’existe plus de classes pro- prement dites parmi nous, tant les vicissitudes politiques ont broyé et mèlé les hommes ; mais il existe encore des rangs, des services el des devoirs divers : ce sont eux qui, en se rapprochant dans une estime mutuelle et par le senti- ment de leur nécessité, formeront un jour la pierre solide où se reposera le genre humain.
Longtemps, dans notre pays, la religion a étéexclue de l'hospitalité des cœurs et reléguée bien loin du concile des choses nécessaires à la vie publique ; on la regardait plutôt comme une étrangère importune que comme une portion sacrée des droits et des offices de la Patrie. En 1848, cette erreur commençait à s'évanouir ; la France semblait com- prendre qu’elle a besoin de tous les dévouements, de toutes les apliludes, de toutes les fidélités, et que rien n’est de trop ici-bas de ce que Dieu a fait pour les hommes. Aussi, un caractère de celle révolution fut d'envoyer trois évêques et
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onze prèlres à l'assemblée chargée de raffermir sur leurs bases le pouvoir et la liberté.
Le mème esprit présida nécessairement aux élections municipales ; quand on vint lui faire des ouvertures, M. le chanoine Proyart eslima qu'un tel mandat ne doit être ni recherché, ni refusé ; et, toujours fidèle à Dieu, à l'Eglise, à son pays, à lui-même, il accepta, donnant ainsi à ses con- citoyens une marque de déférence, de bonne amitié, et une preuve de dévouement à son pays. Il était bien résolu d’ail- leurs à ne pas prolonger ce rùle et cette mission de média- teur au delà des circonstances exceptionnelles qui l’y avaient appelé ; et quand il quitta ses fonctions, quelle que fût la modestie avec laquelle il se jugeait, il pouvait méditer sans trouble, ce beau mot de St Paul : « Notre gloire c’est le témoignage de notre conscience que c'est en toute simplicité de cœur et dans la sincérité de Dieu que nous nous sommes conduits en ce monde (1). »
C'est avec bonheur, Monsieur, avec une espèce de soula- gement, que M. l’abbé Proyart se trouva rendu tout entier à ses bonnes œuvres et à ses chères éludes historiques.
Depuis vingt-cinq ans, il se passe dans l'étude de l’his- toire, une révolution semblable à celle qui s’est passée dans les sciences naturelles. Ces sciences ont délaissé les grosses parties des plantes et des animaux pour descendre aux élé- ments, aux tissus, à l'histologie et à l'observation microsco- pique. L'histoire de mème s'attache à connaître les derniers éléments dans lesquels se résout la vie d’un peuple : idées, sentiments, mœurs, institutions el les changements insensi- bles qui se font dans ces profondeurs. Il est évident que pour de pareilles recherches, il lui faut les méthodes les plus sûres, les procédés les plus délicats, des instruments de
(1) Gloria nostra hæc est, testimoninm conscientiæ nostræ,quod in simplicitate cordis et sinceritate Dei conversati sumus in hoc mundo. 11 Cor., Ï, 12.
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précision ; c’est ce qui arrive et on ne saurait assez admi- rer les scrupules d’exactitude dont elle est prise, la passion qu'elle a pour les sources et l’ardeur critique dont elle est possédée.
C'est celte nouvelle méthode que suivait M. l'abbé Proyart; aussi, en parlant de ses ouvrages hagiographiques, bien qu’il y cherchât moins la renommée que l'édification pour lui d’abord, et pour les autres ensuite, vous avez eu raison, Monsieur, d'affirmer son dévouement à la science, j'oserai dire à la conscience de lhistoire.
Les légendes et les vies des Saints, bien des gens parais- sent l’ignorer, sont pour l'historien des documents d’une très grande valeur. Les légendes sont sorties du cœur mème de l'humanité ; les légendes d’un peuple sont plus expressives que son histoire, en ce sens qu’elles nous offrent l’image plus fidèle de son ètre, de ses aptitudes, de l'état de son âme, de ses douleurs et de ses joies, de ses craintes, de ses espérances, de ses aspirations. De même, c'est par les saints que chaque époque, chaque pays ont donné en quelque sorte leur portrait moral. Ainsi pensait M. Guizot qui, dans son cours sur l’histoire de la civilisation en France, a consacré deux leçons à la vie de quelques saints. Il s'était même donné la peine de faire le compte des saints relevés dans les cinquante-trois volumes in-folio du Æecuerl des Bollandistes et il en avait trouvé 25,000 ! Quelle incompa- rable galerie que celle de ces 25,000 héros de la vie désinté- ressée et quelle source abondante de faits, de menus détails, d’anecdotes même, qui sont précisément ce qui nous instruit le plus. En effet, quoiqu'un hagiographe n'ait songé qu’à faire un panégyrique, il n’en est pas moins vrai qu’il a décrit toute la vie d’un homme ; et, par la réunion de ces biographies, nous voyons avec une grande süreté ce qu'était la vie des hommes. Soyons certains que l’auteur n’a pas pu tout in- venter ; s’il a ajouté quelques vertus à son personnage, il n'a pas imaginé les petits détails de sa vie ; il a dépeint des
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habitudes et des mœurs qui étaient vraies. S'il nous raconte un miracle, il nous donne aussi {ce qui n’est pas d’un mé- diocre intérêt) les détails qui l'entourent, et il était tenu d'être exact ; autrement ses contemporains n'auraient pas cru à son miracle; il nous décrit la physionomie de l’homme pour qui le miracle a été fait, son état-civil, sa condition sociale, sa conduite.
Ce qu'il ya surtout de remarquable chez les saints du Vie et du VII siècle, c'est qu'ils n’élaient pas des soli- taires. [ls n’ont pas vécu en reclus et loin du monde. Ils furent au contraire, sauf quelques exceptions, fort mèlés à la vie du monde. On peut compter que plus de la moitié de ces saints sortaient des plus grandes familles, ont été élevés à la Cour des Rois et ont exercé des fonctions civiles. Plu- sieurs mêmes se signalérent comme administrateurs et hommes d'Etat. On voit donc par là combien la biographie de tels personnages fournit de lumières sur les institutions du pays, sur les mœurs des hommes, sur le courant de la vie du temps, sur les pratiques judiciaires, sur l’adminis- tralion même et le gouvernement.
Si nous nous plaçons à un autre point de vue, il est aujour- d'hui parfaitement établi que les légendes de saints furent la vraie littérature de la première moitié du moyen-âge et ser- virent d'aliment à la vie intellectuelle, morale, esthétique même de ce temps. On se prend d'émotion en songeant combien d’âmes simples cette lecture a consolées, que de vies päles et monotones elle a colorées, quel immense ennui elle a soulagé. Durant cette longue nuit d'hiver que traversa l'humanité du VIe au X° siècle, le monde des saints était un idéal qu'on opposait à la triste réalité, le rêve d’un monde de moralité et de douceur où les faibles et les humbles prenaient leur revanche contre le monde violent et fort.
Il est facile de comprendre pourquoi nos pères, au XVIT® et même au XVIIIe siècle aimaient et recherchaient les légendes et les vies des saints, qu'ils avaient toujours sous
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la main avec quelques autres livres de piété et de dévotion, véritables chefs-d'œuvre de vérité et de beauté morale ; ils trouvaient dans cette lecture un délassement de leurs tra- vaux, une consolation et un appui dans leurs peines, le charme de leurs loisirs. Aujourd'hui encore, tout le monde peut s'en assurer, il sort de ces bons livres un parfum d’édi- fication qui remplit l'âme et lui laisse ce sentiment de paix et de bonheur que nous nous souvenons tous d'avoir goûté quelques jours au moins de notre vie. Seulement, si, par hasard, vous rencontrez dans ces auteurs d'autrefois, quel- que vieux préjugé qui vous parait absurde, ne vous indignez pas ; ne vous scandalisez pas ; songez plutôt qu'il a été le compagnon de route de l'humanité pendant des siècles, qu’on s’est appuyé sur lui dans les mauvais chemins, qu'il a été l’occasion de bien des joies, qu’il a vécu pour ainsi dire de la vie humaine ; n’y a-t-il pas pour nous quelque chose de fraternel dans toute pensée de l’homme ?
Si M. l'abbé Proyart, par prédilection et par devoir, s’oc- cupait presque toujours de sujets religieux, il ne dédaignait pas de revenir de temps à autre aux lettres profanes. Les procès-verbaux de l’Académie doivent conserver le souvenir de quelques lectures savantes et très intéressantes sur Sénèque le philosophe. M. Proyart s'était plu à relever dans les Lettres à Lucilius un grand nombre de pensées vraiment chrétiennes, d’admirables passages qui ont fait dire à des adversaires de Sénèque qu'il avait emprunté sa morale à St-Paul. Supposition gratuite, il me semble, qui ne fait que rehausser le mérite du philosophe, puisque ses détracteurs eux-mêmes semblent rendre hommage à la beauté de sa morale, tout en voulant lui en dérober la gloire. Quoi qu'il en soit, les plus hautes, les plus sublimes pensées de Sénèque sur Dieu, sur la privre, se rencontrent dans les philosophes grecs et dans les poëles épiques, lyriques et dramatiques qui avaient vécu longtemps avant lui. Dans son admirable Méditation sur l'autre vie, où les expressions
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sont si sereines et le ton si pénétrant, Sénèque s’est visi- blement inspiré des grandes idées de Platon sur le même sujet.
D'ailleurs, le Portique prèchait déjà le mépris du monde et des richesses, la fraternité, la Providence, la soumission volontaire aux lois et à Dieu. Marc-Aurèle, sans enseigner d’autres vérités, sans enrichir le stoïcisme d’un dogme, lui prèla un peu plus tard un accent nouveau et répandit dans les préceptes durs encore sa tendresse naturelle. Mhis ce qui man- quait à ces hommes de bonne volonté qui semblaient parfois effleurés par la grâce, c'était un dogme religieux que le pan- théisme ancien ne donnait pas. Ils avaient des désirs pieux et confus qui ne savaient où se prendre et qui ne rencontraient devant eux qu’un Dieu obscur et sourd et un avenir sans espérance. À ce mépris du monde il fallait un dédommage- ment, un objet à tant de vague amour, à cette tristesse un espoir consolateur. Le Christianisme vint satisfaire ces âmes flottantes, qui se sentaient attirées à l'amour divin et, avant de rencontrer Dieu, étaient déjà saisies par la piété.
Les Pères de l'Eglise (car dans un si grave sujet on est heureux d'invoquer leur autorité pour aboutir à une conclu- sion qui ne divise pas les hommes) les Pères de l'Eglise, qui ne craignaient pas de rendre justice à la sagesse humaine {et cette sagesse n'était, après tout, qu’une émana- tiun de la vérité infinie), les Pères ont adinis que la philo- sophie antique était une véritable préparation à la foi chré- tienne ; que Dieu avait voulu aplanir ainsi les voies aux vérités éternelles; que les pâles clartés de la philosophie grecque, intermittentes, souvent voilées, étaient en quelque sorte un crépuscule qui préparait les faibles yeux mortels à recevoir, sans en être offusqués, la pure, la vive, l’éclatante lumière de l'Evangile.
Faire des livres, à la fois savants et édifiants, c’est bien : créer, protéger des œuvres de bienfaisance et de charité, c’est mieux. Je ne puis songer, Monsieur, et j'en éprouve un vif
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regret, à vous suivre même dans le simple dénombrement des œuvres ou fondées, ou soutenues, ou ressuscitées par le dévouement infatigable, par l’inépuisable charité de M. le Chanoine Provyart.
Mais est-il possible que je ne parle pas au moins de l’une d'elles, quand, tous les jours, presque à toute heure, je con- temple avec une admiration qui ne se lasse pas, la précieuse, la charmante chapelle de Notre-Dame des Ardents ?
La Foi, j'aime à le répéter, a pour loi la fécondité, la ger- mination, comme la nature. Un savant retournait entre ses doigts une poignée de blé trouvée dans le tombeau d'une momie égyptienne. — « Trois mille ans, cinq mille ans peut- » être sans voir le soleil ! Pauvres grains de blé, vous voici » devenus stériles comme la mort dont vous étiez les com- » pagnons ; jamais vous ne balancerez au vent du Nil la » tige dont vous portez le germe desséché. » — « Jamais ? » Qu'en sais-tu ? Que sais-tu de la vie ? Que sais-tu de la » mort? » À tout hasard, pour tenter une expérience dans laquelle il n’espérait guère, le savant sema les grains sortis de la tombe. Et le blé des Pharaons, sentant enfin la chaleur du soleil avec la caresse de l'air et de la terre, s’amollit, se gonfla ; des tiges vertes fendirent la terre d'Egvpte, et, jeunes comme la vie, se balancèrent sous le vent du Nil, au bord de l’onde inépuisable et sacrée (1).
La Foi, Monsieur, produit de semblables merveilles ! N'’avons-nous pas vu de nos jours renaître en quelque sorte et refleurir un culte bien cher à nos aïeux ? Ce culte n'avait point complètement disparu dans la tourmente révolution- naire, mais comme un arbuste tendre et délicat pour lequel
(1) Nos chers confrères, voyageurs aux lieux saints, nous ont appris que de la Casa Nuova, le généreux couvent de Jérusalem, les pèlerins emportent de petites plantes desséchées, arrondies comme des pelotons de fil. Depuis longtemps elles paraissent complètement mortes. Si on les met dans l'eau, bientôt on verra sur toutes leurs ramilles éclore de frais bourgeons. Ce sont les roses de Jéricho.
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on craint l'orage, on l'avait mis à l’abri en lieu sùr, dans un endroit retiré, où le jour pénétrait à peine. Et quand le ciel fut redevenu screin, on rendit l'arbuste à la Jlumièreet à la chaleur du soleil, et la tige frèle et pâle reprit bientôt sa vigueur ; Ses racines plongèrent plus profondément dans le sol nourricier, ses branches grandirent et s'élancérent vers tous les côtés du ciel, pour se couvrir bientôt de fleurs et de fruits.
Cette renaissance du culte de la Vierge des Ardents, le vœu le plus cher de M. le chanoine Proyart, cette prompte et magnifique floraison fut sa joie suprème et sa récompense ici-bas ; ce n'était, permettez-moi de le dire, que le présage, comme le sourire et le premier parfum de la félicité éter- nelle que Dieu lui réservait.
Les œuvres de bienfaisance et de charité qui occupaient tout entiëre l’âme de notre Confrère, ne ralentissaient pas son zèle pour l’Académie. I] était entré dans cette Société en 1852 et j’eus l'honneur et le bonheur de venir occuper, la mème année, un fauteuil auprès de lui. I] y a de cela plus de quarante-et-un ans. Est-ce bien possible ?
Nous fimes partie, à plusieurs reprises, du même bureau, moi, cela va sans dire, modeste secrétaire-adjoint et lui Vice-Chancelier et Chancelier, très souvent chargé des fonc- lions de President dont il ne consentil jamais, malgré nos vives instances, à accepler le titre ; et lelle était Ja déférence de ses Confrères à son égard qu'ils respectérent cett: modes- tie excessive devant laquelle notre règlement lui-mème dut S'incliner. Je le vois encore, dans ces réunions intérieures, ce cher et vénéré Collègwune, se rendant à sa place, toujours exact, nous donnant toujours l'exemple, nous adressant, avec la douce majesté qui lui était naturelle, d'aimables sourires, de bienveillants regards, et des mots d’une exquise politesse, avec ce grand secret de l’art de plaire que lo monde enseignait autrefois, dit-on, et dont nous avions là un si parfait modéle. Dans les dernières années, quand les
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latigues de la vie et l’affaiblissement de sa vue le retinrent souvent à son foyer, il trouvait quelque douceur à interro- ger ses visiteurs sur l’Académie qu’il aimait toujours ; il continuait à travailler pour elle, en s’aidant d’une loupe ; et vous venez de nous rappeler, Monsieur, ce que nous n'avions jamais soupçonné, qu'il endormait ses souffrances dans la composition de poésies sacrées. Devant cette louchante révélation, comment ne pas répéter ici les paroles char- mantes de Prévost Paradol, qui ne pourraient être mieux placées que dans cette enceinte où se presse une société choisie : « Salut! Lettres chéries, éternellement belles, éternellement pures, clémentes à qui vous revient, fidèles à qui vous aime » ; vous avez été, après la religion, les plus puissantes consolatrices de notre vénéré Collègue ; — Salut aussi, divine Poésie! Comme un doux miel recueilli dans le jardin de l’Eden ou sur la fleur triste et suave du Golgotha, tu as rafraichi les lèvres du pieux et noble vieil- lard ; tu as fait briller un peu de lumière et comme un rayon de la divine aurore, dans sa profonde nuit ! — Vous le voyez, Monsieur, outre tant de raisons pour ainsi dire publiques de regrelter votre Prédécesseur, raisons déjà si bien données par vous, il en est qui sont particulières à celte Compagnie. Tous nous aimions, nous vénérions M. le chanoine Provyart, pour lui d’abord, pour sa personne, pour sa science et la haute influence qu’il exerçait sur nous ; non pas qu'il usàt souvent de la parole, surtout dans les derniers temps ; mais sa présence avail je ne sais quelle vertu (la vertu comme la lumière, a son rayonnement) et on apprenait toujours quelque chose au contact de son urbanité. Perdre un pareil témoin de mœurs qu’on prétend {est-ce à tort ?) à jamais éleintes, c’est pour un corps qui vit de traditions, plus qu'un deuil ordinaire. Ceux qui sentent leur cœur saigner, si j'ose parler ainsi, chaque fois que, dans nos cités, le marteau du démolisseur détruit quelque heureux vestige des temps qui ne sont plus, quelqu’une de ces œuvres dont le moule est
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à jamais brisé, ceux-là pourront bien comprendre ce qu'il en coûle à l’Académie de dire à M. l’abbé Proyart un éternel adieu.
Monsieur, c’est quand le chêne est tombé, qu'on voit bien quelle place il occupait dans la forêt. La mort de M. Proyart a laissé parmi nous un vide immense. Pour nous aider à le remplir, nous comptons sur vous, Monsieur, et sur vos jeunes confrères. Un jour, saint Benoit, parcourant les envi- rons de Subiaco, rencontra un de ses frères, un barbare converti, qui se lamentait au bord du lac où sa cognée venait de tomber. A la voix de saint Bénoit, l’onde ramène l'outil aux pieds du frère : &« Ramasse ton fer, lui dit saint Benoit ; travaille el prends courage. Ecce labora et noli contristarz.
Ces mots rappellent l’austère parole de l’empereur Sévère. Laboremus, travaillons. C’est la mème pensée sous une forme plus douce, moins stoïque, plus chrétienne. Nous avons retrouvé en vous, Monsieur, un précieux instrument de travail, et je veux vous l'avouer très naïvement, à mon tour, nous espérons que vous nous ferez belle et bonne besogne. Cet espoir adoucit notre tristesse. Vous ne pouvez ignorer quelle haute mission littéraire vous attend parmi nous ; vous en acceplerez tous les devoirs, et nous sommes assurés que, pour les accomplir, vous n'aurez pas d'effort à vous commander, tant sera facile l'accord entre les goûts naturels de votre âme et les obligations les plus saintes de votre vie. C'est donc de tout cœur que nous redisons avec vous les derniers mots de Goëthe mourant : « Plus de lu- micre ! plus de lumière ! » Oui Monsieur, plus de lumière et aussi plus de chaleur. La grande ombre de M. l'abbé Provart me dit d'ajouter : plus d'amour de Dieu et des hommes, enfin, plus de tout ce qui fait véritablement vivre |
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Séance publique du 15 Février 1894.
CISCO AP CAO CPC POP CPC CO CACE CPCT CP CCC CRC CAC CCF CRC CF:
DISCOURS D'OUVERTURE
PAR
M. H. de MALLORTIE
President.
MoNSIEUR LE PRÉFET (),
PA milieu de vos nombreuses et importantes occupations, À au milieu des graves et nobles soucis, parfois bien amers, que donne l'administration d’un vaste département où se heurtent tant d’intérèts opposés, vous avez su écono- miser, sur vos travaux, quelques instants que vous voulez bien nous consacrer aujourd’hui.
Votre présence à cette réunion toute littéraire, est pour nous un éclatant et précieux témoignage de l'estime et de la sympathie dont vous avez toujours honoré l’Académie d'Arras. Nous vous prions d'agréer ici l'expression de notre reconnaissance aussi vive que sincère.
Pour moi, je me félicite tout particulièrement, Monsieur le Préfet, d'être en ce moment l'interprète des sentiments
(1) M. Alnpetite, Prétet du Pas-de-Calais, officier de la Legion d'honneur.
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unanimes de mes confrères et de saluer, avec une respec- tueuse effusion, dans le Membre honoraire de notre Compa- gnie, l’homme de cœur, l'administrateur intègre et habile, plein de mansuélude et de bonté, auprès de qui les petits, comme les grands, trouvent toujours un aimable accueil ; l'esprit supérieur el distingué qui connaît toutes les séduc- tions du tact et de la délicatesse, l’orateur dont l’éloquence, s'appuyant sur un jugement ferme et droit, sur une haute raison que rien ne trouble, sait charmer par l'élévation des pensées, par la noblesse des sentiments exprimés dans une langue simple et ferme, précise et claire, parfois chaude et colorée, toujours élégante sans recherche, dans la langue des maitres, pour tout dire.
MonSIEUR LE GÉNÉRAL (?),
Nous sommes heureux et fiers, et très reconnaissants de vous voir au milieu de nous. Mais permellez-moi de vous le dire, le danger auquel vous vous exposez aujour- d'hui ne ressemble en rien à ceux que vous avez vingt fois bravés dans votre carrière de soldat ; ici, ce sont des dis- cours, des rapports et encore des rapports et des discours. Vous nous prouvez du moins, Monsieur le Général, que vous avez tous les genres de courage.
MESDAMES, MFSSIEURS,
Cette séance réglementaire, solennelle, à laquelle vous nous faites l'honneur d'assister, a dù ètre plusieurs fois ajournée par suite de circonstances fâcheuses, indépendantes de notre volonté. Hélas! Les deuils de famille, non plus que les maladies, ne nous sont épargnés, et nous aurions
(2) M. le Général Marchand, commandant la 3° brigade de la 2e division du 1°" corps d'armée, Arras,
bien volontiers, je vous assure, dispensé la Grippe et la Fièvre de venir déposer chez quelques-uns d'entre nous leur carte de visite. Nous pouvons enfin nous acquitter aujourd'hui de notre devoir. Si parmi les personnes qui veulent bien m'écouter, il en est quelques-unes qui, plus directement intéressées à connaitre les résultats de nos concours, ont élé contrariées de ces ajournements succes- sifs, nous les prions de vouloir bien accepter nos excuses et l'expression de notre sincère regret.
MESDAMES, MESSIEURS,
Une pieuse coutume veut que le Président commence son allocution par les ancètres, c'est-à-dire qu'il consacre les prémices de son discours à ceux de nos confrères que nous ne reverrons plus parmi nous. Aujourd'hui, pour la première fois depuis que j'ai l’honneur d'occuper ce fau- teuil, je suis affranchi de ce pénible devoir. L'Académie n’a perdu aucun de ses membres pendant l’année qui vient de s'écouler. Nous en sommes tous très heureux, et, cela va sans dire, le Président plus que tout autre. — Mais, si le douloureux exorde lui est épargné, il ne lui reste pas moins à faire le discours que réclame l’ordre du jour, et je dois obéir. Puisse ma soumission au règlement me donner quel- que droit à votre indulgence !
MESDAMES, MESSIEURS,
Le 29 novembre dernier, j'assistais au Muséum d'histoire naturelle de Paris, à la cérémonie solennelle de translation et d’inhumation des restes du fondateur du Jardin des Plantes, Guy de la Brosse, mort en 164%1,et du célébre voyageur naturaliste Victor Jacquemont, mort en 1832.
M. Milne-Edwards, directeur du Muséum, prononça
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l'éloge funèbre des deux savants, et leur rendit un hommage tardif mais bien digne d’eux et de lui.
Je me propose de vous entretenir aujourd'hui de l'un de ces savants, de Victor Jacquemont dont la famille est origi- paire de l’Artois, de cette charmante petite ville d'Hesdin, où presque toutes les rues portent des noms illustres dans l’armée, dans les sciences et les lettres : Garbé, Dalton, Tripier, l'abbé Prévost, Vincent, membre de l’Institut, et Victor Jacquemont.
Dans Jacquemont, le savant, le naturaliste, ne saurait m'appartenir ; je confesse, non sans quelque honte, mon incompétence sur ce point. Je désire seulement vous parler de l’homme, du voyageur hardi, intrépide, aventureux, téméraire qui me semble offrir un assez bel exemplaire du caractère, du génie français. Je me tiendrai pour satisfait si Je parviens, grâce à sa nombreuse correspondance qui ne comprend pas moins de 4 vol. in-8, à mettre sous vos yeux
un léger fusain, ou même un simple profil de notre jeune compatriote.
a
Le 26 août 1828, la corvette de Sa Majesté, la Zelée, appareilla de Brest pour le Bengale, ayant à bord Victor Jacquemont, jeune naturaliste français, envoyé par le gou- vernement pour entreprendre un voyage scientifique dans les Grandes Indes. |
La Zélée mouilla devant le fort William, de Calcutta, le 5 mai 1829, huit mois aprés son départ de Brest. Arjour- d'hui le voyage serait plus rapide: dix-huit à vingt-un jours suffisent pour se rendre de Marseille à Bombay ou mème à Calculta, en trois coups de vent sur la vieille Méditer- ranée grondeuse, la mer Rouge somnolente, la mer des Indes radieuse. Victor Jacquemont mit à profit sa longue traversée pour apprendre le persan, ce qui était la meilleure
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préparation à l'étude de l’hindoustani, qu'il devait bientôt se rendre familier. Arrivé à Calcutta, Jacquemont, habillé de noir de la tête aux pieds, dans la plus grande tenue, se jette dans un palanquin avec un énorme paquet de lettres de recommandation, crie aux porteurs : € Pirsonn Sahébka ghœur mè. » Et le voilà parti pour la maison de M. Pearson, avocat-général, par laquelle il commence le cercle de ses visites aux notables Anglais de Calcutta (1).
Je dois vous présenter ce jeune Français ainsi jeté par un vaisseau du Roi sur une terre étrangère, à quelques mille lieues de son pays, seul, absolument seul, avec tant de dan- gers, tant d'aventures, tant de misères en perspective ; il nous faut le connaitre tel qu'il est; car j'ai bien peur qu'avec son habit noir, ses deux mille écus de haute solde et son bagage épistolaire, il ne soit médiocrement recom- mandé auprés des nobles représentants de la royale Compa- gnie, s'il ne paye prodigieusement de sa personne, s'il n'a du cœur, de l'esprit, beaucoup de bonne humeur, beaucoup de science, des qualités solides, des mœurs élégantes, l'in- dépendance de l’âme et du caractère; si, en un mot, il n’est comme Homere le dit d'Ulysse, roxï:soror, fécond en res- sources. Pardonnez-moi, Messieurs, vous ne vous attendiez guère à voir Lilysse en celle affaire.
Victor Jacquemont était un de ces jeunes hommes nés avec le siécle (8 août 1801), qui n'avaient guère connu de l'Empire que sa gloire militaire pour l'avoir maintes fois gàtée en vers latins, au college. Passionné pour l'étude, avide d'émotions scientifiques, ses débuts dans la vié avaient lieu à une époque heureuse : aux jours de l'héroïsme guerrier succédaient les jours de l'élan intellectuel ; les gloires de la pensée aspiraient à reprendre place à côté de la gloire des armes. C'était l'une de ces renaissances qui attestent la rapide élasticité et l’inépuisable fécondité de notre patrie
(1) Lettre à M. Jacquemont père, du 26 août 1830,
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dans la variété de ses destinées et de ses travaux. — C'était le temps où l'esprit français renouvelait toutes ses méthodes et brisait loutes ses entraves ; où la Jeunesse, à peine conva- lescentedeslangueurs d'Obermann et de la maladie de René, s’enivrail à celte large coupe qui, des lèvres de Goëûthe et de Byron, passait dans les mains de Victor Hugo, de Lamar- tine et de Musset ; où, d’un autre côté, à la Sorbonne et au Muséum d'histoire naturelle, la voix des Guizot, des Ville- main, des Cousin, des Ampère, des Gay-Lussac, des Thé- nard et des Cuvier, éclairait, comme de grands coups de lumière, au fond des âmes de leurs jeunes auditeurs, les horizons lointains de l’histoire, les cimes les plus ardues de la philosophie, et les secrets les plus cachés de la science. Victor Jacquemont, impatient de trouver une carrière à l'incroyable activité de son esprit, mais obscur, sans autres an'écédents que quelques essais de critique et des voyages de recherches géologiques en France, en Suisse et en Amérique où de cruels chagrins l'avaient quelque temps exilé, sans autre fortune qu'une instruction immense, avait accepté avec enthousiasme la mission que lui avait confiée le Conservatoire du Musée d'histoire naturelle, et 1l avait compris que sa destinée, en le conduisant aux Indes pour faire collection de couches coquillières et d'animaux rares, le chargeait aussi d'y représenter la France et particuliè- rement cette génération si ardente à laquelle 1} appartenait. La première découverte que fit Victor Jacquemont après avoir parcouru pendant quelques jours les salons anglais de Calcutta, ce fut qu'avec sa lettre de change de six mille francs, il était effroyablement pauvre. En effet, qu'allait-il faire aux Indes”? Voyager. Or, à quel prix voyageait-on alors dans les Indes ? Telle fut la première question que notre jeune compatriole se posa ; voici ce qu'il apprit(1}, Un capitaine d'infanterie anglaise ne se met pas en route sans
(1) Lettre à Frédéric Jacquemont, du 5 novembre 1829,
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être accompagné de vingt-cinq domestiques pour le moins, savoir : un pour sa pipe, un pour la chaise percée dont jamais Anglais dans l'Inde ne se sépare, sept ou huit pour planter sa tente, trois ou quatre pour sa cuisine, blanchis- seur, balaveur, etc.; plus un relai continuel de douze hommes pour porter le palanquin dans lequel le héros s'étend lorsqu'il est las d'aller à cheval. — Un collecteur anglais en tournée emmène sa femme, son enfant (1). Il a un éléphant, huit chariots pour les bagages, deux cabrio- lets, un char pour l’enfant, six chevaux de selle et de voi- ture, et pour le transporter d’un bungaloi (auberge officielle où il y a quatre murs) à l’autre, soixante à quatre-vingts porteurs, indépendamment d’une soixantaine de domestiques de sa maison. Il fait trois toilettes par jour, déjeune, tiffine, dine et le soir prend son thé comme à Calcutta, sans en rien rabattre ; cristaux, porcelaines sont dépaquetés, empa- quetés du matin au soir, argenterie brillante, linge blanc, tout le reste à proportion.
Ce train de vie coûte cher et pourtant un Anglais qui se respecte, ne peut voyager à moins de frais. Mais « la vieille Dame » {c'était la Compagnie anglaise dans le langage des Indiens) a généreusement pourvu à ces dépenses. Un capi- taine anglais a trente mille francs de traitement ; le surin- tendant du Jardin botanique en a quatre vingt mille (2) ; un collecteur en a cent mille, sans compter les profits ; le chief- justice, deux cent mille; l'avocat général, le respectable M. Pearson, de quatre à cinq cent mille; le gouverneur de l'Inde a plus d'un million. Lord William Bentinck voyage avec trois cents éléphants, treize cents chameaux, huit cents chars à bœufs et deux régiments, l’un d'infanterie, l’autre de cavalerie lui servent d'escorte (3).
(1) Lettre à M. Jacquemont père, du 2% décembre 1829. (2) Lettre à Frédéric Jacquemont, du 5 novembre 1829, (3) Lettre à M. Jacquemont père, du 26 février 1831.
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Victor Jacquemont fut lrès émerveillé de tant de magni- ficence ; puis il calcula ce qui lui en coùterait pour voyager comme le moins magnifique de ces Seigneurs ; mais s’aper- cevant que le plus modeste équipage dépasserait encore ses moyens, il résolut de solliciter du gouvernement français le mieux justifié de tous les crédits supplémentaires, el d'attendre à Calcutta l'effet de celte demande que devaient appuyer à Paris les plus honorables amitiés {1}. 11 altendit, il attendit longtemps.
Le récit de son séjour à Calcutta pendant cette longue attente est l’histoire de la plus miraculeuse hospitalité dont aucun voyageur ait jamais fait mention, et e'est ici, Messieurs, que nous allons commencer à nous admirer, toute modestie à part, dans les prodiges de cet esprit fran- çais dont Jacquemont me parait, je le répète, un modele achevé, un représentant fidèle. Le premier miracle qu’opéra l'esprit français de Jacquemont, ce fut de rendre les Anglais aimables. « Que ma fortune est bizarre avec les Anglais! écrit-il. Ces hommes qui paraissent si impassibles et qui entre eux, demeurent toujours si froids, mon abandon les détend aussitôt; ils deviennent caressants malgré eux et pour la première fois de leur vie (2) ». En effet, Jacquemont est admis, recherché, caressé, dans les plus grandes maisons de Calcutta ; on l'invite chez le gouverneur ; il loge chez le grand-juge ; il passe des mois entiers chez l'avocat-général ; il est l’ami, le commensal, le confident du commandant de l’armée; on le demande partout, et partout il rencontre ce luxe tout nouveau de bienveillance britannique ; partout sa gaieté spirituelle, sa noble franchise lui ouvrent le cœur de ses hôtes. Et pourtant Jacquemont ne sait guère flatter leurs habitudes : à table, tandis que les Anglais s’abstiennent
(1) Lettre à M. Victor de Tracy, du {er septembre 1829. — Lettre à M. Jacquemont père, du 3 septembre 1829.
(2) Lettre à Frédéric Jacquemont, du 5 novembre 1829.
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religieusement de tout mélange d’eau avec les vins les plus recherchés d'Espagne et de Portugal, il ne boit, lui, que de l'eau sucrée ; les Anglais font trois repas par jour ; il déjeûne avec du thé et dine avec du riz. Le dimanche, jour d’obser- vance ascétique, il s’en vient jouer très déterminément aux échecs avec sir Charles Grav, le chief-justice qui n'oserait une pareille énormité avec d’autres.
Il dort la nuit, ce qui n’est pas, comme on sait, une habi- tude anglaise, surtout dans l'Inde ; il se lève au petit jour, quand les Anglais se couchent; il fait une guerre à mort aux plates conversations de leurs interminables diners (1)}, les questionne, les contredit sur tout, sur leur commerce, sur leur administration, sur leurs revenus, sur leur marine ; et malgré son audace, malgré sa pauvreté, Jacquemont n'en est pas moins l'enfant chéri de toute cette société de sensua- listes anglais. Toute leur glace vient se fondre à son ardente sensibilité. On l’héberge, on le voiture ; il a maison de ville et maison de plaisance, tout un musée pour lui seul ; il entre, il sort à tout propos. © J'ai fait révolution chez eux, dit-il, en v introduisant l'usage des visites à toute aven- ture, le soir, après diner, à l'effet de causer, etc. » C'est donc la causerie francaise importée aux Indes, la causerie selon le cœur et selon FPesprit, sceptique, enthousiaste, enjouée, sévère, mobile, universelle; cette inimitable cau- serie des salons parisiens, avec tout son charme, tout son abandon, toute sa liberté, Unirersitas Parisiensis, c’est à- dire, au sens rigoureusement étvmologique, un peu de tout, à la parisienne.
Mais rendons justice aux Anglais de Calcutta; c’est par cette liberté même, c’est en portant sa pauvreté avec cette noble indépendance, c'est en l’honorant par un si grand esprit et un si bon cœur, que V. Jacquemont parvint à plaire à ses nobles hôtes, et à se concilier cette bienveillance déli-
(1, Lettre à M. Victor de Tracy, du 1er septembre 1829.
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cate et cette haute estime qui ne le flatlait si fort que parce qu’elle rejaillissait sur le nom français (1).
Cependant le temps s’écoulait dans ce doux commerce ; les suppléments demandés n'arrivaient pas. Jacquemont, humilié d'attendre si longtemps l’aumûne législative. résolut enfin de partir. Avec les économies qu'il avait apportées de France et ses épargnes depuis six mois;il se trouvait, comme il le dit, à la tête de douze mille francs. et il ne lui en fallait pas davantage pour voyager un peu moins bien qu'un sous-lieutenant de l’armée anglaise. Il se mit en route.
Jacquemont voyage à cheval, suivi de son service, de ses bagages et de ses chariots trainés par des bœufs (2). Il est enveloppé d’une grande robe de chambre de nankin, avec une grosse étoffe de soie bien chaude pour la ceinture, le tout surmonté de sa figure pâle, éclairée par ses lunettes et coiffé d’un énorme chapeau de paille couvert de taffetas noir. Cet accoutrement fait de notre savant compatriote un objet de curiosité très vive pour les naturels du pays, lesquels, en toute rencontre, lui rendent avec usure l'atten- tion indiscrète que nous accordons à leurs pareils dans les rues de nos villes d'Europe. Jacquemont chevauche, en tête de sa caravane, avec deux pistolets de calibre dans ses fontes ; mais, ce qui est un grand scandale pour les Anglais, il ne porte ni fouet, ni éperons ; car son cheval, impatient de revoir les cimes de l'Himalaya, d’où il est venu, lui fait mille tours pendables, et Jacquemont n’a pendant quelque temps d'autre souci que de se mainteniren bonne intelligence avec Jui. Le service du cavalier et de sa monture est réparti entre six domestiques, dont trois pour le cheval : le premier l'étrille, le second lui coupe de l’herbe, le troisième lui apporte à boire. Viennent ensuite le grand maitre de la garde-robe, préposé de plus à la garde des bagages, le maitre
(4) Lettre à Mile Zoé Noizet de Saint Paul, du 28 décembre 1829. (2) Lettre à M. Porphyre Jacquemont, du 8 novembre 1829.
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d'hôtel qui fait la cuisine et sert à table (quand Jacquemont trouve une table), et enfin, le laveur d’assiettes (Jacquemont a deux assiettes). Chacun de ces domestiques est armé; les deux premiers, ceux du cheval, courent à côté de leur maitre, la carabine au poing, quand il lui plait de galoper, et ils font avec lui, en suivant toutes ses allures, de six à sept lieues par jour. Le soir, tous ces pauvres diables soupent comme ils peuvent, puis se couthent autour de la tente de leur seigneur, et dorment habituellement d’un profond sommeil, pundant que d'honnètes Sipahis font sentinelle à la porte. C'est une vicille coutume indienne, entretenue parle laisser aller de l'opulence anglaise, qui a réglé, comme nous ve- nons de le voir, le service des hommes à gages. Chacun a sa charge, travaille le moins possible, est paresseux, stupide et menteur, et refuse très décidément tout service qui n’est pas dans son emploi (1). Ainsi, le cheval mourrait de faim sans le gassyara (coupeur d’herbes), ou de soif sans le beetcheti (porteur d’eau). Les deux assiettes de Jacquemont risqueraient fort de n’être jamais lavées sans l’utile servi- teur qui est revêtu de cette charge; ainsi des autres. Ce respect pour la spécialité du service fait partie des privilèges de la nation indienne, et 1] ne serait pas prudent d'y man- quer ; Jacquemont en est persuadé, et pendant quelque temps il se tient dans la règle avec toute rigueur. Mais, un matin, il lui prend fantaisie de faire une révolution parmi ses gens ; il appelle le beetcheti, lui ordonne de déposer son outre sur un des chariots et de l'accompagner dans un taillis voisin, avec un herbier sous le bras : « Non pas, dit l’indien, » ce n’est pas mon affaire, » et il prononce ces paroles d’un ton très suffisant. (Alors, écrit Jacquemont (2), je n’hési- » lai pas à lui allonger sur le champ un grand coup de pied » dans le derrière. » Ce coup de pied dans le derrière fit à
(1) Lettre à Frédérie Jacquemont. du 5 novembre 1829. (2) Lettre à M. Jacquemont père, du 24 décembre 1829.
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» Jui seul une révolution. La domesticité indienne capitula, » le porteur d’eau mit bas son outre, apprit à sécher des » plantes entre deux feuilles de papier ; » et quant à Jacque- mont, cette grande manière d'imposer le respect lui concilia tout d’un coup,et au-delà de tout ce qu’on pourrait croire. la considération des Indiens.
Je ne puis avoir la pensée de suivre Victor Jacquemont dans son voyage de sept cents lieues à travers l’Indoustan, non plus que dans son pénible et aventureux ptlerinage de l'Himalaya, véritable entreprise que conçoit le génie scien- tifique, que dirige le bon sens, que soutient la patience, que le courage exécule et mène à terme. Je désire seule- ment suivre, à la trace, toutes les manifestations de l'esprit français dans ce vovage à travers les Indes. Laissons donc notre infatigable cempatriote cheminer lentement à la tète de sa caravane, flanquée de droite et de gauche par une imperturbable escorte de Sipahis en habit rouge, faire ses deux repas, matin et soir, avec l'éternel pilau, descendre de cheval cinquante fois par jour pour éludier les plantes et les cailloux du chemin, dormir la nuit sous une tente dont les vents déchainés lui disputent souvent la possession ; nous le laisserons traverser Bénares, la sainte ville, Mirza- poor, Callinger, et tout ce pays de sel et de salpètre, au sol sablonneux, à l’atmosphère pulvérulente, à la végétation rabougrie qui s'étend depuis Agra, le long des deux rives _désertes de la Jumma, jusqu'à Delhi, la ville impériale, et nous nous arrèterons un moment dans celle magnifique résidence où notre voyageur se repose quelques jours et où de nouveaux honneurs l’attendent. Nous ne parlons plus de l'hospitalité anglaise ; elle est prodigieuse, là comme ail- leurs. Jacquemont habite une maison somptueuse, envi- ronnée de jardins superbes. Qu'il sorte en voiture, en palan- quin ou sur un éléphant, il est suivi par une brillante escorte de cavalerie. Mais il s'agit bien des Anglais. C’est le Grand-Mogol lui-mème, lillustre descendant de Tamerlan,
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le respectable Chàäh-Mohammed-Acher-Rhazi-Badchäh qui veut recevoir dans son palais impérial de Delhi notre modeste compatriote. Ce fut dans le voyage de Jacquemont une mémorable circonstance.
« Savez-vous ce qui a failli m'arriver ce matin ? écrit Jacquemont à son père (1) ; j'ai manqué d'être /a lumière du Mond», ou la sagesse de l'Etat, ou l’ornement du pays ; mais, heureusement, j'en ai été quitte pour la peur. Le Grand-Mogol, auquel le résident anglais avait adressé une pélition pour me présenter à Sa Majesté, tint gracieuse- ment un durbar pour me recevoir (2).
» Conduit à l'audience par le résident avec une des pompes des plus passables, un régiment d'infanterie, une forte escorte de cavalerie, une armée de domestiques, d'huis- siers, le tout terminé par une troupe d’éléphants richement caparaconnés, le grand maitre des cérémonies me pro- clama Aistour Jakmont sahed Bahädour, ée qui signifie: M. Jarquemont, seigneur, victorieux à la querre. Alors Je présentai mes respects à l'Empereur qui voulut bien me conférer un hhélat où vètement d'honneur, lequel me fut endossé en grande cérémonie sous l'inspection du premier ministre ; et, affublé comme Taddeo en Kaïmakan (si vous vous rappelez l’Ztaliana in Algeri), je reparus à la cour. L'Empereur alors de ses impériales mains, attacha à mon chapeau (un chapeau gris) préalablement déguisé en tur- ban par son vizir, une couple d'ornements en pierreries. Je ins mon sérieux, superbement, devant cette farce im- périale, attendu qu'il n’y avait point de glace dans la salle
(1) Lettre du 10 mars 1830.
(2) Cette audience solennelle eut lieu au palais impérial. Aujour-
d'huiles débris du fort où étincelaient jadis le trône d'or et le trône
du Paon sont transformés en casernes, Le divan public où le Grand-
Mogol recevait les ambassadeurs de lacques Ir et de Louis XIV, est une cantine, et le mur où s’appuvait le trône, porte le prix des consommations.
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» du trône, et que je ne voyais de ma mascarade que mes » grandes jambes, en pantalon noir, sortant de dessous ma » robe de chambre turque. L'empereur s'informa s’il v avait » un roi en France, et si l'on y parlait anglais. I] n'avait » jamais vu de Francais et parul faire infiniment d'attention » à la burlesque figure qui résultait de mes cinq pieds huit » pouces, sans beaucoup d'épaisseur, de mes grands che- » veux, de mes lunettes et de mon ajustement oriental par- » dessus mes habits noirs. Après une demi-heure, il leva sa » cour et je me retirai, processionnellement, avec le résident, » Les tambours baltirent aux champs, quand je passai de- » vant les troupes avec ma robe de chambre de mousseline » brodée. Mon père, que n’éliez-vous là pour jouir de votre » postérité ! »
Bientôt apres, le 12 avril 1830, Jacquemont pénétra dans l'intérieur de l'Himalava, avec une suile de près de cin- quante personnes, lant domestiques que porteurs et soldats d’escorte. Et c'est alors que commence pour lui cette longue série de fatiwues, de privations et de misères qu'il supporta pendant plus de éinq mois avec une constance siadmirable({). Il souffre de la faim, de la soif ; il est assailli de violentes tempèles, inconnues sous le ciel d'Europe ; il a de longues nuits glacées, sans sommeil; ses gens se révoltent, el il est seul pour les réduire à l'obéissance ; il v parvient, grâce à son énergie el à la solidité de son bâton. Une nuit, sous les cimes beigeuses de Kanta, dans une forèt élevée à dix mille pieds au-dessus du niveau de la mer, il est saisi de douleurs d'entrailles si atroces qu'il en a le délire. Le froid le torture. Pour échapper à ce supplice, il est obligé de se déguiser de la tête aux pivds. (Je ressemble à un ours blanc, écrit-il (2), enveloppé dans de grandes couvertures de laine, la tête enfoncée dans plusieurs bonnets de soie, les jambes cachées
(1) Lettre à M Porphyre Jacquemont, du 235 mai. (2) Lettre à Madame Victor de Tracy, du 2% juin 1830.
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dans de grosses guëêtres, et le visage orné de très longues moustaches. »
Mais malgré toutes ces épreuves, sa constance ne l’aban- donne pas; il poursuit son œuvre; ses collections se complè- tent, la sphère de ses idées s'agrandit, et son esprit semble s'élever comme ces montagnes qu’il gravit si péniblement. Chaque jour ajoute plusieurs souvenirs à son journal, plu- sieurs pages à sa correspondance, qu'aucune adversilé n'interrompt. Si parfois son âme est triste, c’est qu'il songe à sa famille, à ses amis ; c’est quand il interroge autour de lui cette sauvage solitude, sans y trouver un être sensible, un visage bienveillant, un écho qui sache répéter des mots affectueux, un langage sympathique! alors, il s'écrie : (1) « Vivre seul, être seul à sentir ! Hélas! au souvenir que je » garderai de ces lieux étranges, pas un souvenir ami ne » viendra s'associer pour me les rendre chers ! » Mais cette mélancolie ne dure pas, d'autres pensées lui succédent; l'esprit français, la gaieté francaise, se font jour à travers tous ses regrets, comme un ravon de soleil vient percer les brouillards de l'Himalaya, et il écril, pour rassurer ses amis, tandis que d'orageuses rafales menacent de déraciner sa tente et de renverser la table où il s'appuie : (€ Dites que je suis dans un pays aussi salutaire que l'Europe. mangeant des pommes et du raisin, buvant du vin du crü (qui est détestable) et enfin
Sachez, sachez
Que les Tartares
Ne sont barbares
Qu'avec leurs ennemis ! » (2)
C'est en effet chez les Tartares, dans le pays de Kanawer, sur les limites de la Chine, que Jacquemont passa l'été de 1830. Etant si près du Céleste Empire, il ne put résister au
(1) Lettre à M. Achille Chaper, du 25 juin 1830, (2) Lettre à M. Jacquemont père, du 22 juin 1830.
en
désir de le visiter ; et par un beau matin, sans autre passe- port que ses cinquante montagnards bien armés, il franchit la frontivre. I avait à traverser tantôt d'interminables déserts, tantot des populations hostiles ; puis il fallait gravir des montagnes plus hautes que la mer, de dix-huit mille pieds, et jusqu'alors inaccessibles. Le seul M. Moorcroft avait pénéiré dans cette partie du Thibet, et quoiqu'il eût emprunté le déguisement d'un fakir, il avait péri victime de son zèle, empoisonné, dit-on, par l'ombrageuse police de lEmpe- reur {1}. Jacquemont le prit de bien plus haut avec sa majesté chinoise, et fut aussi plus heureux. Avant mis le pied sur le sol thibétain et trouvant sur son passage le fort de Bekœur qui faisait mine de larrèler, il ordonna à ses gens de se former en colonne serrée, el s'avanca très réso- Jument à leur tête. Arrive le commandant {moukyar) du fort qui se plaint de cette violation du territoire de Sa Majesté ; mais comme il approchait beaucoup trop près de Jacquemont sans meltre pied à terre, l'impertinent «notre digne compa- » triole se sentit tellement blessé de ce manque de respect, » que, transporté de colère, il saisit le drôle par sa langue » queue tressée et le précipita à bas de son cheval. Cette » facon de parlementer eut un plein succés (2)». La garnison chinoise se rangveatoutaussitol pourlaïsser passer le Francis- Saheb avec sa troupe, et les portes de Bekœur (si Bekœur avait des portes) s'ouvrirent respectueusement devant lui. Jacquemont, avant de quitter le territoire chinois, eut encore à livrer deux ou trois grandes batailles comme celle de Bekœur. Mais toujours sa présence d'esprit, sa décision silencieuse et froide, ou violente et impétueuse, selon le vent qui soufflait dans le désert, le üirérent d'embarras ; quand il ne réussit pas à frapper de stupeur ses ennemis, il les cul- bule et il passe. 11 fit lant, qu'après avoir visité, avec une
(1) Lettre à M. Victor de Tracy, 27 octobre 1830. (2) Lettre à Mile Noizet de Saint-Paul, du 24 août 1830.
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patience de savant, tous les lieux qu'il désirait voir ; après avoir élé reconnaitre la source du Sutledge et celle de l’Indus, sur les bords du célèbre lac Mansarower, après avoir ajouté à ses collections une quantité considérable de plantes nouvelles et de débris organiques, étudié géologi- quement un espace immense, à une hauteur à peine croyable, et conduit toute cette expédilion, moitié militaire, moitié scientifique, assez rapidement pour que l'Empereur auquel il était venu faire si lestement la guerre, n’eût pas le temps d'user de représailles, à quitta le Thibet, repassa la fron- lière, chargé de dépouilles opimes, el redescendit dans les plaines de l’Indoustan.
Il suivait la route de Dell. Un soir, à Shaurunpoor, sur la fin de novembre 1830, et par une belle nuit, comme il venait de se coucher et de s'endormir, après une journée d'études et de fatigue, le galop d'un cheval le réveilla. Sa tente s'ouvrit, un homme ÿ entra précipitamment. C'était un messager apportant une gazelte de Calcutta, imprimée dans une forme inaccoutumée, avec ce titre: T'he new French Recolution !....…
Victor Jacquemont qui, de nouveau, se trouvait fort bien dans l'Inde anglaise, dut laisser derrière lui ces bonnes lables, ces brillantes réceptions, toute cette vie élégante dans laquelle éclatent la polilesse et le génie de l'Europe, pour courir les aventures dans un pays inconnu, à moitié barbare. Il passa le Sutledue et entra dans le Punjaub (Pen- Jab, Penta-Potamis) qui reçoit son nom des cinq grands cours d’eau qui le traversent et le fertilisent. Le Punjaub élait divisé en deux royaumes qui portaient je nom de leurs capitales, Lahore et Cachemvr. Runjet-Sing, le fameux roi de Lahore et de Cachemvr fit un bon accueil à V. Jacque- mont, par suite de deux circonstances. Jacquemont était Français et Runjet-Sing aimait passionnément les Français. Puis c’est un oflicier français, M. Allard, qui commandait ses armées. M. Allard était de plus un excellent receveur
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des finances. Voyez plutôt : « La mère d’une nichée de petits rajahs (princes) montagnards, vient de mourir, écrit Jacque- mont, en laissant neuf lacs de roupies (deux millions deux cent cinquante mille francs) ; les enfants se battent pour l'héritage, et Runjet-Sing vient d'envoyer M. Allard sur les lieux pour leur ôter tout sujet de querelle, c’est-à-dire, les neuf lacs. »
Le compatriote d'un si habile financier était sûr d’une réception distinguée auprès du Roi de Lahore ; mais il avait encore un autre titre à sa considération. Runjet-Sing s'était mis en lète que Victor Jacquemont était un envoyé secret de l'Angleterre (et en cela, il se trompait) et son unique pensée, c'était que la Compagnie des Indes devait finir, tôt ou lard, par engloulir son royaume, et, de ce côté, ii avait bien raison. L'événement vous le savez, ne se fit pas attendre.
Quoi qu'il en soit, Jacquemont n'eût jamais acceplé à aucun titre, une mission anglaise. 11 n’a jamais été dans le Punjaub, comme en Chine et ailleurs, que l’envoyé du Jardin des Plantes, beaucoup plus occupé des intérêts de la science que des querelles de la politique, et ne dressant d’'embüches qu'aux animaux qui pouvaient entrer dans ses collections. Il ne voyageait donc que pour la science, en dépit des soupçons de Runjet-Sing; mais bien qu'il ne cherchät pas les aventures, son voyage en fourmille. Heu- reusement Jacquemont, qui était un grand savant, était aussi un homme supérieur dans l'aventure ; et nulle part sa présence d'esprit ne se montra avec plus d'éclat que sur celle mer de montagnes, comme il l'appelle, qui sépare la province de Cachemyr de celle de Lahore. Là, les épreuves sont de tous les jours. Il y a des bandits qui vous rançon- nent sur toules les roules, de longs fusils à mèche qui vous couchent en joue au coin de tous les bois, des voix formi- dables qui vous crient: « On ne passe pas ! » Jacquemont avait beau tirer de sa poche un firman terrible de Runjet-
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Sing, par lequel il enjoignait à ses amés et féaux de la plaine et de la montagne, non seulement de laisser passer et circuler librement le Platon de l'époque, autrement dit le seigneur Vicior Jacquemont, mais encore de pourvoir de foin et de paille la suite dudit Seigneur, et d’obtempérer à toutes ses réquisitions ; lecture faite de ce sublime passe- port, les mèmes voix répélaient : € On ne passe pas » et appuyaient leur défense de quelque énergique menace ; il fallait, je vous assure, bien du mérite pour passer malgré cela.
Jacquemont passait. Une fois cependant il fut pris au piège chez un damné coquin, lequel commandait pour le roi, avec quelques centaines de fusils à mèche, une méchante forte- resse dans la montagne. Neal-Sing élait son nom. Ce jour- là, Jacquemont n'avait pas trouvé d'obstacle ; bien au con- traire, les soldats apostés au pied de la forteresse, lui avaient servi de guides. À peine arrivé, il se vit entouré de qua're cents brigands qui lui demandèrent l’aumône à bout portant. Leur chef lui déclara que sa volonté était de le retenir pri- sonnier jusqu'à ce qu'il fût agréable au roi de Lahore de payer, pour sa délivrance, une somme considérable; il s'agissait de trois ans de solde arriérée que Sa Majesté devait à la garnison.
Jacquemont, tombé dans ce guëpier, vit bien qu'il n'y avait qu'un moyen d'en sortir, et qu'il fallait lutter non de force, mais d'impertinence avec cette canaïlle. «Mon mépris » les accabla, écrit-il (1) ; ils n'avaient jamais entendu un de » leurs rajahs parler de lui-même, comme je le faisais, à » la troisième personne ; Runjet-Sing seul le fait dans Île » Punjaub ; et tandis que je me rendais à moi-même tous » ces respects, Je ne leur parlais que comme à des servileurs. » Bientôt j'emmenai Neal-Sing comme pour l’entretenir » moins publiquement, et je le fis asseoir par terre, tandis
(1: Lette à M. Jacquemont père, du 22 avril 1831,
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» que j'avais fait préparer pour moi une de mes chaises. Il » semblait pressé d'entrer en matière ; mais j'appelai mon » maitre d'hôtel pour m'apporter un verre d'eau sucrée, ce » qui fut long à préparer. Je commandai à un autre de mes » domestiques de tenir un parasol au-dessus de moi; à un » autre de m'éventer avec un plumeau de plumes de paon. » Je pris toutes mes aises, non seulement sans en rien » rabattre de mon ordinaire, mais en y ajoutant, je vous » assure, largement, laissant Neal-Sing par terre, dans » toute son humilité, pour réfléchir en silence sur la gran- » deur du crime qu’il allait commettre. »
Ce manège eut un commencement de succès ; le brigand rabattit de ses prétentions et proposa de relächer son prison- nier, en ne relenant que son bagage. « Voyager sans mes » tentes! sans mes meubles ! sans mes livres! sans mes » vêtemen:s! s'écria Jacquemont indigné, moi, qui en » change deux fois par jour. »
Le temps s'écoulait. Neal-Sing paraissait plongé dans ses réflexions. J'ordonnai alors qu’on m'apportät du lait. — « N'entendez-vous pas, dis-je à Neal-Sing, que le Seigneur » désire avoir du lait ? Envoyez au plus vite dans les ha- » meaux voisins afin que l’on en apporte sans retard. — Je » vis parlir les hommes qu’on expédia, et quand ils furent » à une centaine de pas, je les rappelai, et je dis à mon » maître d'hôtel de leur bien expliquer que c'était du lait de » vache, et non de buffle ou de chèvre, qu'il me fallait, et » qu’ils devaient le faire tirer devant eux. »
C’est ainsi que Jacquemont gagnait du temps. Neal-Sing subissait, sans dire mot, l’ascendant irrésistible que prenait insensiblement sur lui son audacieux prisonnier. Enfin, celui-ci croyant le moment favorable, et voulant faire la part du feu, offrit de donner une somme d’argent à titre de cadeau. © Eh bien, oui! donnez-moi deux mille roupies, » s’écria Neal-Sing transporté. » Les fusils à mèche criaient: «@ Dix mille! »— «Non pas dix mille, ni deux mille, ni mème
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» mille, répliqua Jacquemont, par la raison que je ne les ai » pas; mais en considération de votre position malheu- » reuse, je vous donnerai cinq cents roupies. »
Ce fut la dernière période de la crise. Nual-Sing résista quelque temps. Jacquemont tint bon, et le prit de si haut avec son voleur, qu'il accepta les cinq cents roupies « en se » prosternant à terre et en s'écriant qu'il était le plus fidèle, » le plus reconnaissant, le plus dévoué de mes serviteurs » et, si je lui permettais de prendre ce nom, le plus invio- » lable de mes amis. »
Après celte comédie, Neal-Sing laissa partir son prison- nier, non sans lui avoir fait, à voix basse, la demande d’une bouteille de vin. Jacquemont lui donna une bouteille de ràäkh, qui lui servait d'esprit de vin pour ses préparations anatomiques, et qui élait de force à prendre feu dans le gosier du mécréant. Puis il tourna les talons et redes- cendit de la montagne.
Comme on pourrait trouver que Jacquemont a payé un peu cher le plaisir de mystifier un misérable, je dois préve- nir que ces roupies données si libéralement ne lui coûtaient absolument rien, que la peine de les recevoir ; encore était- ce l'office de son trésorier. Du jour où Victor Jacquemont avait mis le pied sur le sol du Punjaub, il tomba une pluie d'or dans sa cassette. Runjet-Sing, quand il voulait témoi- gner sa considération aux gens, n’y mellait pas tant de façons. Au lieu de leur envoyer son portrait ou toute autre bagatelle inutile, il leur faisait donner un sac de roupies, à savoir deux cent cinquante francs. Arrivé à Cachemyr, Jacquemont avait ainsi reçu, en témoignage de la considé- ration de Sa Majesté, en preuves sonnantes de son amitié, environ quinze mille francs, sans compter les approvision- nements de toute espèce, une quantité innombrable de moutons, de poules, de sacs d'orge, de riz et de farine, et comme il l'écrit plaisamment, « une charge de cachemires » à faire trembler tous les maris. » C’est ainsi qu’on traitait
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les Français dans leroyaume de Lahore. Cela ne ressem- ble-t-il pas un peu à l’Eldorado ©?
Victor Jacquemont passa en Cachemyr tout l'été de 1831. Il y vécut en Seigneur, logé dans un pavillon royal, sur le bord d'un lac, au milieu d’un jardin planté de lilas et de rosiers ; ayant une cour, un gentilhomme de la chambre à six roupies par mois (15 francs), une compagnie de gardes du corps qui protègent sa porte contre la mendicité cache- myrienne ; tour à tour médecin, savant, haut justicier, philosophe, aumônier infatigable, correspondant favori de Runjet-Sing qui l’accable de présents, l’inonde de roupies et lui tend des pièges perfides, qui le traite de Demi- Dieu... et le fait espionner ; mangeant des cerises, des abricots et des raisins comme à Paris; lisant Sterne pour tenir lieu de l'esprit qui manque à ses courtisans ; faisant chasser, pour défendre l'intégrité de son caractère européen, des bandes innombrables de jeunes filles impudiques qui assiègent son palais ; courant dans les montagnes après les ours et les panthères, qui le lui rendent bien souvent; pêchant des poissons pour M. Cuvier dans le beau lac qui entoure sa maison ; assistant à une émeute religieuse, suivie d'une répression orientale, c’est-à-dire d’un massacre, d'un pillage et d’un incendie.
« Enfin, dit Jacquemont dans une piquante lettre (1) qui » résume son séjour à Cachemyr et dans le Punjaub, j'ai » été pendant huit mois un fort grand Seigneur, fort riche, » fort magnifique, fort bienfaisant, et moyennant cela, » aussi pauvre aujourd’hui qu'avant ce singulier voyage. » Prisonnier quelquefois, diplomate souvent, guerrier le » moins qu'il m'était possible ; car c’est surtout sans l'art » de la politique que je brille. Vous verrez qu'ils feront de » moi un diplomate quelque jour. Nos habiles, à ma place,
(1) Lettre à M. Narjot, capitaine du génie, à Brest, Delhi, 22 dé- cembre 1831,
» y eussent souvent été dans l'embarras. Ces vastes contrées » sont fermées à la curiosité des Européens par la jalousie » assez logique de leurs maitres. Jusqu'ici tout va bien pour » moi; me voici revenu vivant, et très vivant, je vous l’as- » sure, de Cachemvr, dont les montagnes ne sont pas si » hautes, ni la vallée si pittoresque, ni les femmes si bel- » les, ni les hommes si fripons qu'on le dit. Mon portefeuil.e » est plein de lettres de rois. Le successeur de Porus m'é- » crit tous les huit jours, etc. »
Ajoutons, comme dernier trait à ce tableau, qu’au moment où Jacquemont allait quitter le Punjaub, le successeur de Porus lui proposa trés sérieusement la vice-royauté de Cachemyr. Quand Jacquemont vit que son ami Runjet-Sing le prenait avec lui sur ce ton là, il n’eut rien de plus pressé que de plier bagage ; et le 9 novembre 1831, il repassa le Sutledge.
Il se reposa quelque temps à Delhi, dans les délices de l'hospitalité anglaise, et le 14 février, après avoir employé plusieurs semaines à emballer ses collections, il se remit en route, le cap au Sud, chevauchanten tête de sa caravane dans l’ordre imposant que nous avons précédemment décrit. Il se proposait de visiter dans toute son étendue, du Nord au Sud, la presqu'ile en deça du Gange et de s’arrèter à Bombay, puis de gagner le cap Comorin en longeant la côte de Malabar, derrière les Ghates ; puis de remonter au Nord par le plateau de Mysore, de passer dans les monta- gnes bleues tout l'été de 1833, et enfin de retourner en Europe vers la fin de la mème année.
Il n'exécuta qu’une partie de ces projets. Que ne pouvons- nous l'accompagner encore et le suivre pas à pas! Ce nou- veau voyage dans un pays à peine exploré, cette pointe hardie vers les tropiques, toute cette vie encore une fois jetée dans les aventures, quel vaste champ pour notre curio- silé ! J'ai montré Victor Jacquemont sous quelques-uns des jours où brille l'originalité de sa nature, mais combien je
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suis loin d'avoir complété l’histoire de son caractère et de son esprit, la seule que j'aie voulu faire. Nous avons vu Jac- quemont à la table des riches Anglais de Calcutta, subju- guant l'étiquette à force de naturel, de franchise el de gaieté; puis gravissant avec la science les glaciers de l'Himalava. géologue intrépide et guerrier sur le Thibet, diplomate éprouvé ; prisonnier et maitre dans les montagnes du Pun- jaub, plus que roi à Cachemyr ; mais que n’aurais-je pas à raconter encore, si je voulais puiser moins discrètement dans celte mine intarissable que fournit sa correspondance ! Chacune de ses lettres résume tant d'idées, tant de faits, remue tant de souvenirs, provoque tant de réflexions et renferme quelquefois des pages d’un style si achevé, qu'il faudrait donner, pour ne rien perdre, une analyse de cha- cune d'elles. Mais je dois me hâter ; il faut finir et finir bien tristement.
Le 5 juin 1832, Victor Jacquemont arriva à Poona, ville de cinquante mille âmes, située sur de hautes montagnes à quelques lieues de Bombay et l’une des plus importantes stations militaires de l'Angleterre. Le 5 juillet, le choléra fil invasion à Poona avec une violence effrayante. [l mou- rait au-delà de soixante personnes par jour. Un des domes- tiques de Jacquemont fut atteint et les soins de son maitre ne peuvent le sauver. C'était un excellent serviteur ; Jacque- mont le pleura.
Jacquemont n'était pas contagioniste ; il ne ressentit donc aucun effroi de l'épouvantable fléau qui ravageait Poona, et se contenta de prendre toutes les précautions prescrites par l'hygiène du pays. Il eut toutefois une violente attaque de dyssenterie qui faillit l'emporter ; mais l'énergie de sa vo- lonté, aidée d'un bon remède, le sauva. |
Jacquemont était arrivé dans l'Inde avec une confiance robuste dans sa jeunesse, dans sa sanlë, et, toute supersti- Lion à part, dans son éloile. Aussi ne cesse-t-il, dans sa correspondance, de combattre par des raisonnements moitié
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sérieux, moitié plaisants, les inquiétudes de sa famille et de ses amis. Il prouve par de longs calculs de statistique qu'il ne peut pas mourir. Ainsi il écrit (1) à Mile Zoé Noizet de St-Paul, à Arras (Puisque ce nom se présente sous ma plume, permettez-moi, je vous en prie, d'envoyer, en pas- sant, un respectueux et fidèle souvenir à cette noble femme d’une si rare distinction, esprit élevé, âme supérieure, ferme, profonde et tendre, dont la mémoire est justement honorée de tous eeux qui l'ont connue de loin, et justement chère à toutes les personnes qui ont eu le bonheur de l’appro- cher familièrement) : &« Il me semble ma chère Zoé, qu'il » faut être un peu sot pour se laisser mourir à trente ans » et j'ai la vanité de croire que je ne ferai jamais une telle » sottise d'ici à très longtemps. Laisse-moi te le dire, tu » n’as pas assez de confiance en moi, ma bonne amie; » ouvre l'Annuaire du Bureau des Longitudes, où tu ver- » ras dans des tables de mortalité que les chances funestes » à notre âge sont presque nulles. Je commence à me con- » sidérer comme un vieux vase, fragile par sa nature, mais » endurci par le choc des accidents et habitué à tomber sans » se briser. Ne rêve donc pastoujours en noir de moi. » Jac- quemont, qui paraissait ainsi jouer avec l’idée de la mort, était trop sérieux pour compromettre follement sa vie, et sa confiance, si vivement exprimée, tenait au soin même qu'il prenait de sa santé. Personne, en effet, n'était plus attentif à soumettre aux variations de la température, les procédés de sa toilette. Si, sur les cimes glacées de l'Himalaya, nous l'avons vu fourré comme les ours auxquels il don- nait la chasse, empaqueté comme un Lapon, bravant le froid sous la triple enveloppe d'épaisses couvertures, arrivé dans le Deccan, par vingt-deux degrés de latitude il fait subir à sa toilette une réforme considérable, « Assis à » écrire (2), je ne garde d'autres vêtements qu'un épais
(1) Lettre du 20 juillet 1831. (2) Lettre à M, Porphyre Jacquemont, du 10 mai 1832,
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‘rt instruit, nuladie qu’il danger qu'il il avait pris la Salsette. ruane, et le 1lade sentit . tranquille, mime avec nuit avec un 4 vivre et à c'rangbre et it plus, loin “vrillatent à le patrie et * arcomplis, moment d’at-
toucher au ce ainsi que
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» turban de mousseline blanche, pour me tenir la tète » fraîche et l’inexprimable objet dont le nom, en Anglais du » moins, est d'une affreuse indécence. Veste, gilet, chemise » et chemise de flanelle, bas et souliers, au diable! Du » tout, je fais un coussin sur lequel je m’assieds, et qui au » bout d’une heure est trempé à tordre, attendu qu’il devient » le réservoir, la citerne de tous les pores de l’animal au- » dessus de la ceinture. Eh bien, chose incroyable! Je me » sens aussi frais d'esprit et aussi léger (j'allais dire frais » encore !) de corps, que si, au lieu de quarante-trois degrés » de chaleur, il y en avait seulement quatorze ou quinze. »
Par malheur, cette prudence l’abandonne quelquefois. Jacquemont ne sait pas sacrifier les intérêts de la science au soin de sa conservation. Dès que la science l’appelle, il marche ; adieu, la santé! adieu, la vie! son ardeur l’em- porte, et parmi toutes les chances de mort qui abondent dans ce long voyage, les dangers auxquels la science l'ex- pose, sont les seuls qu'il ne compte pas. Le 15 septembre, il quitta Poona et prit la route de Bombav. Il voulut visiter en passant l’île de Salsette. Et pourquoi ? L'ile de Salsette, située au bas du versant occidental des Ghates, est un pays malsain, couvert de forèts empestées ou brûlées par les ar- deurs d’un soleil dévorant. De plus, Jacquemont entrepre- nait ce voyage dans la saison la plus dangereuse de l’année. Mais qu'importe ? Il venait de recevoir un travail remar- quable de M. Arago sur les recherches géologiques de M. Elie de Beaumont. Cette communication inattendue avait réveillé son zèle scientifique ; c'était comme un noble défi d'ajouter par ses observations personnelles aux expé- riences déjà si décisives de ces deux savants célôbres ; il espérait découvrir au pied des Ghates, et sur leurs croupes, des couches tertiaires et alluviales, et trouver, dans les acei- dents de leur stratification sur ces montagnes, des éléments supérieurs à toutes les conjectures précédentes pour la solu- tion du probléme important de leur âge géologique. C'est
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ainsi que la science le tentait. Comment résister à la science ? [l partit ; il parcourut sous le feu des tropiques ou sous l'ombrage pestilentiel des bois, toute la longueur de cette ile meurtrière, à la recherche de quelques lambeaux de ces terrains, dont l’étude et l’analyse le courbaient dou- loureusement pendant des jours entiers. ( Il en résulte que » je suis souffrant ou plutôt chiffonné depuis quelques jours, » écrit-il le 44 octobre 1832 (1). Perfide climat que celui-ci.»
1] prit quelque repos à Tanna, et enfin, le 29 octobre, il arriva à Bombay, mais épuisé. Le lendemain, il fut obligé de garder le lit ; puis on le transporta au quartier des offi- ciers malades, où le gouvernement Anglais le confia aux soins du plus habile médecin du pays.
Jacquemont, qui était lui-mème un médecin fort instruit, ne se fit aucune illusion sur la nature de la maladie qu’il avait rapportée de son dernier voyage, et sur le danger qu’il courait. C’était une inflammation au foie, dont il avait pris le germe au milieu des miasmes putrides de la Salsette. Bientôt un abcèés se forma dans l’intérieur de l’organe, et le peu d’espoir qui lui était resté, s’évanouit. Le malade sentit ses forces diminuer de jour en jour ; mais résigné,. tranquille, il dissertait gravement sur son mal, en suivait comme avec l'œil le développement rapide et caché, et calculait avec un calme admirable ce qui lui restait de jours à vivre et à souffrir. Souffrir et mourir! sur cette terre étrangrre et funeste, loin de son vieux père qu'il ne reverrait plus, loin de ses amis dont le souvenir, dont la jeunesse réveillaient à chaque instant, sur ce lit de mort, des idées de patrie et d'avenir ! Mourir si jeune, après tant de travaux accomplis, tant de dangers bravés pour la science; au moment d’at- teindre le terme d’une si longue épreuve et de toucher au but de tant d'efforts courageux, mourir! Est-ce ainsi que devait finir le voyage scientifique de Victor Jacquemont ?
(4) A son frère Porphvre,
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« Oh! qu'il sera charmant, écrivait-il à son frère (1), quelque temps avant la fatale excursion dans l'ile de Salsette, de nous retrouver tous ensemble après tant d'années d'absence, et pour moi d'isolement! Quelles délices de diner tous les trois à notre petite table ronde, aux lumières; de manger du potage et de boire du vin rouge de France, et de ne bouger de là que pour aller dans la chambre de notre père, laissant les autres chercher du plaisir hors de leur maison, et nous, restant dans la nôtre, autour du feu, à nous conter les accidents de notre séparalion les uns des autres ! La larme me vient à l’œil, en pensant à ces joies! Si je me rappelle bien, cher ami, nous nous sommes embrassés la dernière fois sans pleurer, et c'était mieux comme cela ; mais la première fois que nous nous embrasserons, nous laisserons nature faire à sa guise. Ce ne sera que du bonheur qu’elle pourra nous donner. Et notre père, comme il sera heureux ! »
Quelques semaines s’écoulèrent et toutes ces espérances
étaient détruites. Victor Jacquemont, épuisé par trente jours de maladie, condamné par ses médecins et par lui-même, étendu sur ce lit de douleur qu'il ne devait plus quitter, adressait à son frère des adieux touchants et suprèmes (2) :
« Ma fin est douce et tranquille : si tu étais là, assis sur le bord de mon lit avec mon père et Frédéric, j'aurais l’âme brisée et ne verrais pas venir la mort avec cette résignation et cette sérénilé. Console-toi, console notre
» Mais je suis épuisé par cet effort d'écrire. Il faut vous dire adieu ! — Adieu ! oh! que vous êtes aimés de votre pauvre Victor ! — Adieu pour la dernière fois ! »
Ici finit la correspondance de Victor Jacquemont. Cette
dernière lettre que le mourant, étendu sur le dos,ne put
(1) Lettre à Porphyre, du 10 mai 1832. (2) Lettre du 1° décembre 1832.
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écrire qu'au crayon, fut copiée par M. Nicol, négociant anglais, qui assista notre malheureux compatriote à ses derniers inoments et transmit à sa famille tous les détails de sa mort. Jacquemont vécut encore quelques jours, qu’il employa à donner à M. Nicol, avec une présence d'esprit admirable, toutes les instructions relatives à l'emballage et au transport de ses collections, de ses écrits, de ses cata- logues, ainsi que de plusieurs objets, entre autres sa croix de la Légion d'honneur (il venait d'être nommé chevalier), qu'il envoyait à son frère. Il commanda ses funérailles et composa lui-même son épitaphe. Le 7 décembre, il fut saisi de douleurs violentes qui annoncèrent sa fin. Mais la force du mal ne put troubler son esprit, ni ébranler son courage, ni altérer la sérénité de son âme. « Je suis bien ici, disait-il » seulement ; mais je serai bien mieux dans mon tombeau.»
Quelques minutes après, il expira.
Pendant cinquante ans, ceux de nos compatriotes qui cherchèrent sa tombe sur cette plage lointaine où il mourut, la reconnurent à cetle modeste inscription :
Victor Jecquemont, né à Paris le 28 août 1801, est mort à Bombay, le 7 décembre 1832, après acoir voyagé pendant trois ans et demi dans l'Inde.
Aujourd'hui enfin, ses cendres reposent dans la terre de France, au bord de la Seine, dans cé Muséum d'histoire naturelle qu'il a honoré et enrichi par ses travaux, par son courage, par son dévouement à la science poussé jusqu'au sacrifice de sa vie.
Messieurs, la science a aussi ses martvrs.
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RAPPORT
sur Îles
TRAVAUX DE L'ANNÉE 1892-1893
par M. le baron CAVROIS
Secrélaire-Général.
Messieurs,
J-O- . + . . Q “ \N prenant, aujourd'hui, officiellement possession . du
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5 fauteuil de Secrétaire-Général auquel vos bienveillants suffrages m'ont appelé, j'éprouve un double sentiment dont je dois tout d’abord vous offrir l'hommage : celui de la recon- naissance pour la haute confiance dont vous avez daigné m'honorer, et celui du regret que m'inspire, plus particu- lièrement encore dans ce moment, la démission de mon éminent prédécesseur (1) qui remplissait ses délicates et difficiles fonctions avec une perfection qui me servira de modèle. Pourquoi donc, me suis-je alors demandé, les nou- veaux Statuts de notre Académie ont-ils abrogé le titre de
secrétaire perpétuel qui fut porté par nos devanciers pendant plus d’un siècle, et qui aurait convenu si bien à celui auquel je succède!
(1) M. le vicaire-général Deramecourt.
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La perpétuité de cette charge avait pourtant produit de magnifiques résultats : au milieu des fluctuations incessantes d’une société dont les éléments sont nécessairement variables, elle avait assuré le maintien des traditions, et elle symbo- lisait, — non sans succès, vous l’allez voir —, cette immor- talité que le titre d'académicien promet plus souvent qu'il ne la donne.
L'ancienne Académie d'Arras n’eut que trois secrétaires perpétuels, de 1737 à 1791 ; et M. Harduin, à lui seul, con- serva ses fonctions pendant quarante longues années, alors que M. de Laplace, son prédécesseur, et M. Dubois de Fos- seux, son successeur, ne les ont exercées que fort peu de temps.
Par une similitude singulière, le même phénomène s'est produit dans ce siécle, où nous avons vu M. le Président Cornille justifier merveilleusement à son tour le titre tradi- tionnel de secrétaire perpétu2l, puisqu'il le fut aussi, abso- lument comme M. Harduin, pendant la mème période de ‘quarante ans ! Avant et après lui, nous voyons également M. l'ingénieur Martin et le comte Achmet d'Héricourt faire ressortir la longévité de sa carrière par la brievelé de la leur. i
Puis arrive le Décret de 1856 : il supprime l'appellation de secrélaire perpélucl, et la remplace par celle de secrétaire- général ; il est vrai que ce changement fut plus apparent que réel, puisque le nouveau titulaire est indéfiniment rééligible ; et de fait, lorsque la mort vint frapper notre ancien collègue, M. le chanoine Van Drival, elle avait été plus généreuse pour lui que pour son prédécesseur, M. Auguste Parenty, car elle lui avait permis, vingt années durant, de s'occuper de notre Compagnie avec une activité dont nous gardons fidèlement le souvenir.
Voilà quels sont nos maitres : en recueillant le glorieux héritage qu'ils nous ont laissé, nous nous efforcerons de marcher sur leurs traces, afin qu’à notre tour nous puissions
transmettre dans son intégrité à nos successeurs le dépôt qui nous est confié. Nos Mémoires témoignent avec quel soin ils présentaient, chaque année, le résumé de vos tra- vaux : c'est Ce que je vais essayer d'entreprendre, Messieurs, en cherchant à réunir les deux qualités qui doivent distin- guer ce genre de rapport : l'exactitude et la concision.
L'Académie d'Arras est une des rares sociétés savantes de France qui tiennent une séance chaque semaine : on ne s'imagine pas la somme de travail que provoque cette pério- dicité dans les réunions, et si chacun de nos membres, rési- dants, honoraires et correspondants, se faisait une loi delui adresser au moins une communication annuelle, nos ordres du jour ne suffiraient pas à leur donner satisfaction ; cet encombrement n’est pas à redouter. Il n’y a guère que les membres titulaires qui songent à alimenter l’intérèt de nos réunions, mais il faut reconnaitre que plusieurs d’entre eux se distinguent par le zèle qu’ils y apportent. Si tous ne peu- vent pas enrichir nos Mémoires du fruit de leurs recherches, il en est bien peu qui ne participent, plus ou moins, à nos travaux ; el les séances sans lecture, rares d’ailleurs, provo- quent encore des échanges d'idées et des remarques dont nous avons toujours apprécié le charme ; — et puisque je suis autorisé à citer des noms propres, je manquerais à tous mes devoirs si je n’adressais mon premier hommage au Bureau qui était à notre tète pendant la précédente année scolaire, et tout particulièrement à M. de Mallortie, qui est devenu pour nous le président nécessaire, comme il est, aux veux de tous, le président idéal !
Sa tâche a été singulièrement facilitée par le vice-chan- celier qui siégeait à ses côtés et qui l’a quelquefois suppléé ; M. le chanoine Depotter ne s’est pas contenté de nous pré- sider avec cette aménitéet cette distinction que nous n'ou- blierons jamais ; il a écrit pour nous la biographie de l'évêque Guy de Sève de Rochechouart dont la lecture a occupé nos séances pendant un mois entier. Un prélat de
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cette valeur méritait un tel historien. Les limites étroites de ce rapport ne me permettent pas d'analyser complètement ce beau travail qui débute par un coup d'œil général jeté sur l'état du diocèse, au milieu du XVII siècle ; il faut convenir que cette situation n'élait pas brillante et se ressentait sin- guliérement des troubles et des guerres qui ont désolé l'Artois à cette époque. Guy de Sève arrivait donc comme un réformateur, et ce rôle ingrat, il l'avait courageusement accepté.
Notre rue de Baudimont fut presque transformée par les fondations multiples qu'il ÿ accumula : Séminaire diocésain, Communautés religieuses des Ursulines, du Bon-Pasteur, agrandissement des Brigittines, tout cela s’est fait sous son impulsion active et généreuse. Les obstacles qu'il rencon- trait ne faisaient qu'exalter son ardeur, au risque de mé- contenter quelquefois ceux qui ne partageaient pas toutes ses idées : on dit qu'il eut maille à partir avec son vénérable Chapitre, comme avec les moines de St-Vaast ou les Pères Jésuites, qui de leur côté l’accusaient de tendances jansé- nistes. Le roi Louis XIV l'appelait un «prélat difficullueux». Le mot esl peut-être juste; mais il n’en reste pas moins démontré que si l'épiscopat de Guy de Sève fut le plus remarquable de tous par sa longueur (il avait duré cin- quante-quatre ans), il a été éminemment fécond en instiltu- tions solides et durables. Et si le successeur de ce grand évèque avait pu assister à cette séance, je lui aurais sou- haité, avec la plénitude de ces belles années, une égale efflorescence d'œuvres qui rediront aux générations futures toutes les vertus que nous admirons en lui.
A côté du vice-chancelier de l’Académie, se trouve notre archiviste dévoué, M. lecomte de Hauteclocque qui partage, avec ses voisins d'hier et d'aujourd'hui, des habitudes de travail dont nous avons largement profité. Avec une persé- vérance que rien ne décourage, notre laborieux collégue a continué ses recherches sur l'administration du baron de
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Lachaise qui lui donne l’occasion de suivre pas à pas l’his- toire d'Arras sous le premier Empire: les nombreux docu- ments qu'il a collectionnés sur cette époque sont des plus instructifs. Entre temps, M. de Hauteclocque nous a longue- ment raconté son beau voyage d’Espagne, ce qui nous a procuré le plaisir de faire, en imagination, de ravissantes excursions, sans éprouver la fatigue du déplacement.
M. Wicquot n'a pas voulu non plus conserver pour lui seul les trésors littéraires au milieu desquels s'écoule toute son existence; et quand, dans ses recherches bibliogra- phiques, il met la main sur une piêce curieuse, comme la Chanson de geste composée par un rimeur arlésien ou fla- mand au temps de Philippe de Valois, il la communique à l’Académie qui ne manque jamais de lui en témoigner sa reconnaissance.
Après le Bureau, j'arrive de suite aux vélérans de notre Compagnie, à MM. Edmond Lecesneet le Gentil, qui tous deux ont fourni déjà une course longue et glorieuse dans la carrière des Lettres ; le premier a analysé l’histoire de Béthune par M. le chanoine Cornet avec tant de soins et de talent qu'il dispensera de la lire ceux qui n’en ont pas le temps, et inspirera aux autres le désir de l’acquérir ; — le second a continué de suivre d'un œil vigilant les diverses phases du démantèlement de notre ville, et avec ses qualités d'artiste et d'écrivain, il nous a fait mieux apprécier quel- ques-uns des chefs-d’œuvre de la cathédrale d'Arras, tels que le grand tableau de Van Thulden et la coupole peinte par Daverdoing, sans oublier de rappeler que nous les devons à la générosité vraiment princière du cardinal de La Tour d'Auvergne.
Toujours dans le mème ordre d'idées, M. le Gentil nous a raconté une visite qu'il fit, en 1858, à Eugène Delacroix, le chef incontesté de l'Ecole romantique. Comme le disait fort bien notre honoré collègue, « il faut voir un artiste chez lui ; » et c’est pour satisfaire cette légitime curiosité, qu'il
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saisit avec empressement l’occasion de connaître ce célèbre atelier, ce qui lui a permis de nous retracer, dans une char- mante lecture, et le vivanttableau du maitre et le curieux inventaire de son logis.
Guidés par M. Guesnon, nous pénétrons de plus en plus dans les arcanes de l’ancien Arras: ce chercheur incom- parable possède assurément la meilleure méthode d'inves- tigation. Quand il trouve un document, il ne s’empresse pas de le mettre au jour, comme on est souvent tenté de le faire ; mais il le classe et sait attendre, pendant des années quel- quefois, que des pièces complémentaires viennent donner à sa découverte une importance capitale ; aussi il arrive à des résultats inespérés. Cette année, il nous a révélé deux faits que personne n'avait soupçonnés avant lui : — D’abord qu'il existait en Cité, sous le règne de Charles VI, un Hôtel des Monnaies sur l'emplacement de l’ancien couvent des Bri- gitüines ; — puis, que le roi Louis XI ne se contenta pas, lorsqu'il vint ici, de loger chez les chanoines de la cathé- drale, mais qu'il finit par se construire un hôtel sur les fossés decant Arras, dans la rue du Vent-de-Bise, en face du Petit Louvre, lequel hôtel subsista jusqu’au remanie- ment des fortifications de la ville.
Armé d'un texte emprunté à un diplôme du roi Eudes, M. Guesnon s’est ensuite attaqué au Castrum nobiliacus, cette forteresse au centre de laquelle s'élevait l'ancienne abbaye de Saint-Vaast. Contrairement à l'opinion commune, notre savant collègue à cru devoir en retarder la fondation jusqu’au IX: siècle, alors que, selon d’autres, les restes de ses murailles, qu’on retrouve encore aujourd'hui, sont de l’époque gallo-romaine. Pour mettre d'accord l'histoire et l'archéologie, nous avons proposé d'admettre qu’il ne s'agis- sait en 885 que d’une reconstruction faite sur les ruines de l'ancien Castrum.
Excusez, je vous prie, Messieurs, l'auteur de ce rapport s’il est amené à mentionner ses propres études sur la Cité
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d'Arras : dans ses explorations, il a quelquefois rencontré M. Guesnon sur sa route, et ce souvenir ravive en lui les regrets que son départ a causés à l'Académie tout entière.
Si le passé préoccupe plus ordinairement nos esprits, le présent et l'avenir sont loin de nous être indifférents : M. Le- loup a dù le constater avec satisfaction, lorsqu'il nous a lu son étude sur le Socialisme, cette grande question qui s'im- pose de plus en plus à l'attention générale. Parcourant successivement ce qu’il appelle le socialisme révolutionnaire ou collertivisme, le socialisme d'Etat ou conservateur et le socialisme religieux, l’auteur en suit les développe- ments en Allemagne d'abord, d'où il nous vient directe- ment, puis en France, en Angleterre, et enfin dans les autres Etats d'Europe et d'Amérique. M. Leloup n'a pas craint de regarder et d'attaquer en face les doctrines sub- versives qui menacent l'ordre social et qui aboutissent aux excès que vous savez; mais il a aussi, d'autre part, avec une imparlialité d'autant plus méritoire qu’elle est plus rare, rendu hommage à des hommes dont il ne partage pas les idées, mais dont il sait admirer le talent, le cœur et le dévouement. C’est l'œuvre d’un penseur sérieux que l’Aca- démie s’est empressée d’insérer dans ses Mémoires, et que médilteront avec fruit tous ceux qui comprennent la gravité des revendications ouvrières.
J'ai essayé, Messieurs, de condenser dans un tableau, suffisamment étendu néanmoins. l’ensemble de vos travaux, et je l’ai fait avec bonheur, car ce coup d'œil rétrospectif m'a remis sous les yeux ces agréables réunions hebdoma- daires qui commencent par l'attrait de la science et finissent par le charme de l'amitié. Et puis, s'il faut se défendre d’avoir pour ses propres œuvres des complaisancés trom- peuses, on peut sans inconvénient se laisser emporter par l'admiration de ce qu’on a justement appelé « l'esprit des autres )).
J'en arrête ici l'analyse sommaire, non pas que nous
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n'avons eu, dans ces derniers mois, des communications fort curieuses ; maïs il nous a semblé que si notre compte- rendu se trouvait en retard cette fois, il ne fallait cependant pas anticiper d'un exercice sur l'autre. Nous nous propo- sons bien de revenir aux habitudes de régularité, dont des circonstances impérieuses ont pu seules nous faire départir, et nous serons très heureux, dans la prochaine séance publique réglementaire, de retrouver, au fond de notre écrin, les perles que nous y enfermons aujourd’hui.
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RAPPORT
sur Île
CONCOURS D'HISTOIRE
PAR
M. le Chanoine DERAMECOURT
Chancelier.
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D Es manuscrits adressés l’année dernière à votre Com- he mission d'Histoire ne sont pas nombreux : nous n’en avons reçu qu'un. Âu moins il est de poids, puisqu'il faut mettre plus de trois kilos dans l’autre plateau de la balance pour lui faire équilibre. Ce n'est pas là son seul mérite : c'est même son moindre, et je crois qu'aucune petite ville de notre département n'aura d'histoire aussi volumineuse qu'Auxi-le-Chäâteau.
L'auteur a étudié son sujet avec soin, avec amour, avec intelligence.
Sa division est large et logique. Après un court préam- bule consacré à décrire le territoire d'Auxi et à raconter sa première origine historique, sous les Romains et au temps des Mérovingiens, il aborde successivement : la paroisse, la seigneurie et la commune.
11 faut avouer que les matériaux recueillis sur la paroisse proprement dite d'Auxi, avant la Révolution, évoluent fort à l'aise dans le beau cadre qui leur est accordé, mais l’auteur
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les complète de son mieux par l'énumération des paroisses du dovenné. Quel précieux service un cabier-paroisse daté du XVIeou du XVII siécle,et relatant les menus faits de la vie paroissiale d’alors eût rendus à l'historien d’Auxi! Espérons au moins que ces précieux cahiers sont partout tenus à jour au XIXe siècle.
La nomenclature des curés est beaucoup plus complète. Mais le chapitre le plus copieux de ce livre, et c'est justice, est consacré à l’église. Construction, histoire et description, tout est complet, cherché, fait de main d'ouvrier, comme l'édifice lui-même. Une étude sur les religieux et les reli- gieuses d’Auxi complète la première partie.
Avec le deuxième livre: La Seigneurie d'Auxi, nous en- trons dans l’histoire générale, la grande histoire. Ici nous rencontrons lesnoms de Philippe-Auguste,des Luxembourg, du maréchal d'Esquerdes, du comte d'Egmont, et de toute la famille de ce nom, si célèbre en Artois comme dans les Pays-Bas. Nous sommes mème obligés de reconnaitre que l’auteur de l'Histoire d'Auxi la traite avec une tendresse toute paternelle. Témoin ce Lamoral, comte d'Egmont, à propos duquel notre auteur dil tout net à Philippe TE et au duc d’Albe qu’ils furent injustes et cruels en le condamnant à mort. Tel n'est pas l'avis de tous les historiens, mais tous les condamnés à mort, pour délit politique, n'ont pas eu la for- tune d'avoir été seigneurs d’Auxi-le-Chäteau.
Non seulement nous apprenons à connaitre le tronc luxuriant de cette illustre lignée, nous en suivons encore toutes les branches de Sauchy, de Dompierre, de Mon- ceaux, d’{lanvoille, de Launois,nouslisonsleurs sceaux, leurs devises, leurs armes, nous entendons leurs cris de guerre, nous somines iniliës, par le menu, à tous leurs droits, de haute, de moyenne et de basse justice, droits utiles et droits honorifiques. La description en est longue et non dénuée d'intérèt.
L'intérèt peut grandir encore cependant, et c'est ce qui
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arrive quand on lit l’histoire du château d’Auxi : ses poéli- ques légendes de Béatrix et des fées protectrices, sa pitto- resque description el le récit de sa ruine sont là des pages qui resteront. Les revenus, les fiefs, les terres censuelles du château n'ont pas été non plus négligés.
Reste le troisième livre : La Commune. H est aussi bien ordonné et aussi riche de documents que les autres. Ce n’est pas à dire qu’il donne beaucoup de détails sur la vie com- munale avant la Révolution, l’auteur n’en a sans doute trouvé nulle part, mais il se rattrape sur la période qui commence avec 1789.
Le mouvement révolutionnaire, dans lequel la hardiesse de quelques-uns a été décuplée par l'incurie ou la peur de tous les autres, est étudié de très près et met dans un triste relief la physionomie du citoyen d’Yvincourt : la nouvelle commune d'Auxi y trouve aussi son histoire com- plète. Hôtel-de-Ville, ancien et moderne, Archives, Budgets, Propriétés communales, Hôpital, Bureau de Bienfaisance, Enseignement à ses divers degrés, tout, jusqu'à la Caisse d'épargne postale, est non seulement mentionné, mais décrit avec un vérilable souci des détails.
Le chapitre de la vie privée n'est pas moins soigné. S'il est d’un ami, ilest aussi d’un moraliste sérieux. Quand on l’a lu, et quand on a comparé, comme l’auteur le fait, avec sagacité la situation ancienne avec la situation présente, 1l faut en rabattre, coùte que coûte, de la fameuse thèse du progrès indéfini, aussi bien dans les petites villes que dans les grandes.
Aussi documentée que soit chacune des pages de l’his- toire d’Auxi, — il serait peut-être audacieux de dire qu'elles le sont trop, — l’auteur a dàù rejeter aux pièces justificatives beaucoup d’autres documents qu'il a voulu reproduire dans toute leur étendue. Il est si dur de sacrifier d’un trait de plume le fruit aimé d’une course lointaine ou d’une Jabo- rieuse recherche !
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Ajoutons cependant que cet appendice justificateur eût pu être augmenté encore, et avec profit pour l’érudit. Le chercheur s'arrête à ces nomenclalures, mais Île lecteur, le vulgaire lecteur, — presque tout le monde pourtant — trouve que ces énumérations sont un peu longues. Il feuil- lette, il passe, il saute, avec l’espoir fondé certainement d’y revenir plus tard, et il n’y revient pas.
Donnez-pous donc des livres courts, serrés de trame, chargés de faits, rapides d’allure, où le trait ne manque pas, et nous les lirons sans désemparer, même en un gros ma- nuscrilt.
Ce qui n’empèche pas Auxi-le-Chäteau d'avoir désormais un excellent historien à qui l’Académie, par une faveur exceptionnelle, a voté une médaille de trois cents francs.
ÉSCL ENE CE NEACAE AE CE RER AE RE CRE RE RC RC RE RENE REES
RAPPORT
sur le
CONCOURS DE POËSIE
PAR
M. Victor BARBIER
Membre résident.
A CN
Les poètes qui, Dieu merci! Avaient travaillé jusqu'ici Sans reläche et sans trêve, Soudoyés par quelques meneurs, Auraient-ils comme les mineurs Juré de faire grève °?
Jusqu'à présent, dans nos concours,
Ils étaient demeurés toujours Fidèles à leur poste ;
Nous poussions mème de hauts cris
En voyant leurs gros manuscrits Arriver par la poste.
Ïl nous en venait de partout;
D'ici, de là, d’ailleurs, surtout Du pays de Bohème ;
Cette fois, je n’y comprends rien,
Nous n'avons reçu pour tout bien Qu'un unique poème.
Of =
Pourquoi ce silence ? Pourquoi Le Parnasse est-il resté coi En l’an quatre-vingt-treize En cet interminable été Où les cigales ont chanté Pourtant tout à leur aise ?
Partout le rimeur s'est-il tu, N'’estimant plus d’autre vertu Que celle de la carpe,
Ou ce mutisme singulier Est-il un fait particulier Aux rives de la Scarpe ?
D'’aucuns prétendent, les méchants | Que c’est notre faute ; les chants Chez nous seraient moins rares Si nous étions moins exigeants, Plus aimables, plus indulgents, De lauriers moins avares.
Je n’en crois rien, car, l’an passé, Votre verdict fut prononcé
Par un docteur de Lille, Charmant esprit partout féèté, Qui n’a rien de l’austérité
De feu l’abbé Delille.
Mais pourquoi chercher un motif Au farniente collectif De Messieurs les poètes ? S 1ls sont restés silencieux C'est qu'ils sont gens capricieux Et fort mauvaises têtes.
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Voyons maintenant le morceau Soumis par quelque jouvenceau À votre aréopage ; Qu'importe, au fait, la quantité, Si nous trouvons la qualité Qui nous en dédommage.
De lui l’auteur a l’air content, Car il nôus vante en débutant Ses vers si frais, si roses ; Puis, pour faire opposition, Nous traite sans transition De vieux censeurs moroses.
Ce n’est peut-être pas adroit,
Mais ça nous révèle un cœur droit, Une âme bien candide ;
On ne dira pas de l’auteur
Que c’est un vil adulateur À la langue perfide.
Aux Muses, sans ménagement, Il reproche alors hardiment D'abandonner la France ; Qu'’elles tentent de s’exiler, Il saura les y rappeler, Telle est son espérance !
Trouvant qu'il n’a pas réussi, Pour tout le moins, cette fois-ci, Aussi bien qu'il le pense ;
Le Jury dut se résigner, Cette année, à ne décerner Aucune récompense.
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Quel guignon pour le rapporteur Qui rêvait un accueil flatteur Aux vers qu'il devait lire ; De dépit alors il s’est cru Le droit de puiser à son crùû Et d'accorder sa lvre.
Au lieu d’un éloquent discours Encadrant des vers de concours Aux rimes romanesques, Voici pourquoi, voilà comment Vous entendez présentement
Des vers mirlitonnesques.
Jamais leur père aux jeux floraux Ne fut batiu par ses rivaux ; La chose est surprenante, Mais admissible cependant Quand on sait qu’en homme prudent [l reste sous sa tente.
Ses vers, comme le veut Boileau,
Ne sont pas finis au ciseau, Repolis à la lime ;
I chante pour son agrément,
Heureux quand il peut dextrement Jongler avec la rime.
Son Pégase n'est qu’un mulet Rétif et tètu comme l’est Tout mulet d'ordinaire ; L'Hélicon ne peut le tenter, Il se garde bien d’y monter, C'est trop pres du tonnerre !
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Sur cet étrange boniment, Quel que soit votre jugement, [] l'accepte d'avance ; Mais d’où vient qu’au bout du chemin, Devant vous, ainsi qu’un gamin, 11 perde l’assurance ?
C’est que tout critique étranger, À son aise, sans l'affliger
Peut le prendre pour cible, Et qu'aux seuls éloges des siens, Aux bravos des Artésiens,
Son oreille est sensible.
se eat tete sed ÿs pe DE CHE
1 99 5
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VOYAGE AU PAYS DES MOMIES
PAR
M. l'Abbé ROHART
MeMibre résident.
Mespaness, M ESSIEURS,
EG Labiche avait seulement entrevu les bords du Nil, ‘1e nous aurions peut-être, au lieu du Voyage en Chine, le Voyage en Egypte, et Henri de Kernoysan (si je ne me
trompe) nous chanterait sans doute aujourd'hui :
L'Egypte est un pays charmant, Qui doit vous plaire assurément.
Volontiers alors je lui donnerais la réplique en l'honneur de cette contrée qui, dès le jour où j'y ai abordé, m'a séduit et fasciné, tantôt avec son désert el ses sables aux reflets d'or, tantôt avec ses plaines verdovyantes el ondulées, ici avec ses collines aux teintes d'arc-en-ciel et aux formes étranges, là avec les spectacles grandioses de l'art et de la nature, ses souvenirs, ses ruines, ses sphinx et ses pro- blémes. Route mystérieuse et ravissante, tout le long de laquelle surgissent, comme dans une févrie, les tableaux les plus divers. C’est un bouquet de palmiers mornes et pour ainsi dire pensifs, comme le fellah qu’ils abritent, un village
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aux minarets élancés, aux pigeonniers innombrables ; des ruines, des statues gigantesques ; sur un banc de sable, tout un bataillon de pélicans, de cormorans, d’ibis dont on envie le plumage étincelant pour des troupes d’enfants qui accourent noirs, sales, uniquement vêtus de lumière et de poussière.
Je voudrais pouvoir m'arrèter avec vous à chacun de ces sites enchanteurs. Mais notre excursion a aujourd’hui un but plus lointain, vers lequel nous devons voguer, sans trève ni merci. Car c’est près de Luxor et des ruines de la Thèbes aux cent portes, dans la nécropole des Pharaons, qu’aidé surtout de mes souvenirs et de mes notes de voyage, je vais vous conduire, là-bas, au fond de la Haute-Egypte, à plus de huit cents kilomètres au sud du Caire.
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Le Nil coule ici du sud-ouest au nord-est. Une double chaine de hauteurs, courant à droite et à gauche du fleuve, forme comme un vaste cirque où était assise la grande cité d’Ammon. À l’ouest, les montagnes lybiques se dressent en pentes abruptes, qui se recourbent au-dessus de Bab-el- Molouk et abaissent doucement leurs sommels près de Qournah, à la rive mème du fleuve. A l’est, des hauteurs moins sauvages et moins proches descendent en longues pentes vers Karnac et Luxor.
Thèbes, qui se déployait sur les deux rives, occupait une grande partie de cette plaine. La cité proprement dite était au côté oriental, sur la rive droite, domaine spécial des dieux et des prètres.
Aujourd’hui, sur un ciel d’une pureté fatigante, se déta- chent encore les innombrables pointes des obélisques, les superbes pylônes, les gigantesques colonnades, tous les prodiges d’une architecture impérissable qui a défié le temps et l'invasion. Puis, à la porte de leurs palais ou de leurs
temples, les colosses pharaoniques semblent veiller encore, la tête élevée au-dessus de la ville royale, les mains tran- quillement posées sur leurs genoux.
Ils n’ont plus aujourd'hui à dominer une foule bruyante. Et cependant, au moment où je touche à la station de Luxor, une procession, ou plutôt une fantasia de plusieurs milliers d'acteurs et de spectateurs, se déroule sur la digue du fleuve. Toute la population est en émoi: elle célèbre la fète d’un des fils du prophète, et je dois attendre plus d’une heure avant d'aborder sur la place poudreuse de Luxor.
Enfin je parviens à la traverser et j'entre dans un magni- fique jardin qui sert d'avenue au Luxor-Hôtel, entouré de splendides arbustes, de fleurs odoriférantes, de délicieux gazons de verdure. Prenons-y garde toutefois : car c'est bien de ces tapis que l’on peut dire :
« Latet unquis in herbä, »
Le serpent se cache ici sous le feuillage, et même ailleurs, puisque le gérant de l'hôtel, pour m'inspirer sans doute par la crainte prudence et sagesse, me raconte sans autre préambule qu'il y a deux jours il a trouvé dans sa couchetle un énorme serpent, mollement enroulé sous les couvertures.
J'en tiens bonne note, et sans perdre un instant je me pré- pare à ma première excursion. Je ne serai pas seul; la France possède à Luxor un agent consulaire, dont l'entrelien, à en juger par les apparences, ne doit guère grever le budget des Affaires Etrangères. Notre vénérable représentant est souffrant. Mais son fils est là qui m'attend, affublé d'une longue redingote noire, perdu dans d'immen- ses pantalons à jour et dans de larges bottines, veuves d’élas- tiques et presque de semelles. Iskandéroun, Alexandre (car je puis bientôt, sans manquer aux convenances, l'appeler par son petit nom), va me servir de guide, et avec lui, sans nous arrêter davantage sur la rive droite du Nil, je vous emmène de suite sur la rive gauche.
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Pas plus aujourd'hui que dans l’ancienne Thèbes, il n° a de pont pour atteindre l'autre bord. et nous devons héler une de ces barques légères bercées plus par le courant que par l'espoir du voyageur, très rare à cetle époque. Nous n'élions pourtant pas les seuls passagers. Alexandre m'avait loué, pour tout le temps de mon séjour, le plus bel âne du pays, à l'allure presque chevaline, aux mœurs polies, au
{hractère docile. Il portait fiérement le nom de Ramses, sans toutefois en avoir l'humeur conquérante et belliqueuse. À lui aussi il fallait faire traverserle fleuve,et vu ses dimenu- sions quelque peu encombrantes, je le faisais hisser, bon gré malgré, dans un canot frêté tout exprès pour lui.
Nous voici donc sur la rive gauche, dans la partie jadis industrielle et laborieuse de la grande capitale. Mais que nous sommes loin du temps où Diodore de Sicile Y admirait ces maisons élevées, ces palais, ces jardins qui se parta- geaient la plaine et allaient s’étageant depuis les bords du fleuve jusqu'au sommet des collines lointaines formant le fond de ce délicieux amphithéâtre. De tout cela, il ne reste aujourd'hui que les arrière-chaines Ivhiques, désolées et lugubres, dans le flanc desquelles se cache la cité des morts, la nécropole des particuliers et des rois.
C'est de ce cùté que nous nous dirigeons, jetant un simple regard à notre gauche, sur les deux colosses de Memnon. dont l'un, dit-on, saluait jadis de sons harmonieux le lever de l'aurore. Mais aujourd'hui, morne et désolée. la statue est rentrée dans le silence qui sied aux grandes douleurs, indi- quant simplement du regard la place du riche palais d'Amé- nophis.
Nous voici donc en route vers le nord-ouest, Alexandre et moi, montés sur nos änes, suivis par nos moucres, escortés d’une demi-douzaine de pelites fellahines. Ce sont de pau- vres filles de 10 à 12 ans, qui s'appellent Miriam pour les uns, Fatma pour les autres, et qui sont pourvues chacune d'une gargoulette en terre poreuse, remplie d’une eau dont
je ne garantis ni la pureté, ni la limpidité. Moyennant 2 piastres (4) centimes}, elles nous accompagneront nu-pieds, alertes et joveuses dans ces gorges brülantes et desséchées.
Je viens de traverser un misérable village. Je laisse à ma gauche le temple de Qournah, et après m'être avancé d’une centaine de mètres, je me trouve soudain en face d’un spec- tacle nouveau. J'ai décidément quitté la terre des vivants et me voici à la porte de la cité des morts. Je suis désormais au véritable pays des momies.
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La grande pensée qui plane sur l'Egypte, c’est celle de la mort. La vie est douce, dit l'Egyptien, mais elle est courte, et tout ne finit pas avec elle. L’âme vagabonde devra errer longtemps dans le monde infernal: mais un jour elle ren- trera dans le corps pour lui rendre vie et mouvement. Or, de quels soins ne faut-il pas entourer la demeure où reposera ce corps, dans l'attente de l'heure lointaine de la résurrec- tion et du bonheur!
D'ailleurs, la préservation de tout contact impur, de toute violation sacrilège est une condition requise pour cette féli- cité suprême. Aussi chacun négligera-t-il sa demeure pré- sente, pour ne penser qu'à se ménager un tombeau. Les puissants constructeurs de l’ancien et du moven Empire semblent ne redouter que l'épreuve du temps, et les pyra- mides s'élèvent pour protéger contre ses ravages leurs dépouilles mortelles ; mais elles seront impuissantes contre la rage destructrice des partis et des révolutions.
Les Ramsès n’en trouvent plus les entrées assez cachées, les corridors suffisamment insondables, et par sagesse plus que par modestie, ils préfèrent dissimuler leurs restes dans le sein mème de la terre. Pour cela ils recherchent une vallée sauvage, inaccessible, étranglée entre deux mon-
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tagnes, obstruée de blocs énormes, sans un frémissement de vie, sans un brin de végétation.
Cette vallée de choix, à une centaine de mètres au nord du palais de Qournah, s'ouvre comme taillée dans la chaine lvbique au gré des préoccupations royales, affreusement calcinée et crevassée, sans air et sans ombre, menaçante et lugubre, avec la mort dans ses flancs. Les Egyptiens lui ont confié leurs plus chers trésors, les cadavres, et ils ont ainsi ajouté à l'âäpreté du paysage l'horreur instinctive de la présence des morts.
C'est dans cette vallée, appelée Biban-el-Molouk, que je m'engage, suivant, plus d’une heure durant, un sentier étroit, torlueu x, où ruisselle une lumière aveuglante avec une cha- leur suffocante de plus de 60 degrés. Mon pauvre Ramsès demande grâce : moi-mème je suis à bout de forces et cepen- dant je dois gravir encore un escarpement qui me conduit enfin au fond de la gorge, à la Vallée des Tombeaux propre- ment dite, aux hypogées royaux.
Visiter toutes les tombes qui s'ouvrent comme des bouches noires dans les flancs du rocher, les examiner en détail demanderait de longs mois. Une seule nous suflira et par elle nous connaïitrons les autres.
Une entrée pelite, étroite, dissimulée sous mille débris, puis un couloir très apparent conduisant à une chambre déserte, voilà ce qui s'offre à notre regard; gardez-vous bien de vous en contenter : cherchez avec soin et vous décou- vrirez peut-être une ouverture secrète qui vous mènera à la chambre véritable, où repose la momie dans son grand sar- cophage de pierre. Mais combien de fausses pistes avant d’y parvenir ! Murs, puits, galeries détournées, blocs énormes, tout a été combiné pour dissimuler le mort et le dérober aux profanations des violeurs de tombes,
Toutefois, si ce luxe inouï de précautions semblait devoir assurer aux Pharaons une complète sécurité pour le repos de leur dépouille, il était loin de satisfaire à leur amour du
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faste. 11 fallait alors v pourvoir autrement et faire grand cette fois, non plus sur le sol, mais dans les profondeurs de la terre. Les tombeaux sont donc creusés jusqu'à cent mètres sous la montagne, et ils s'ornent de tous les chefs-d'œuvre de la peinture et de la sculpture. L’ambilieux et égoïste monarque s'imagine que tout ce qui a charmé sa vie fera encore son bonheur après sa mort. Aussi veut-il que les parois de sa dernière demeure représentent les évènements dont il fut l’acteur principal.
À l'entrée du tombeau, nous lisons son nom, sa qualité, sa profession de foi. Il offre des sacrifices aux dieux pour flé- chir Ja colère de ses juges ; puis il nous fait assister à son dernier voyage sur la barque sacrée, à la pesée de l’âme, au jugement définitif. C’est le thème obligatoire. Mais dans d’autres chambres retirées sont représentées quelques scènes plus intimes de la vie du roi : ce sont des scènes enfantines, des chasses merveilleuses, des pèches miraculeuses ; ce sont des défilés d'esclaves s'’avançant vers le monarque et per- sonnifiant les nations vaincues, avec une fidélité de repro- duction vraiment scrupuleuse et une fraicheur de peinture surprenante.
Les hiéroglyphes servent de légendes à ces tableaux ; ils nous en désignent l'époque, les héros, et les murailles sépul- crales deviennent les feuillets véridiques et illustrés d’un livre que nous lisons couraniment aujourd'hui, grâce aux travaux de Champollion et des égyptologues ses successeurs.
Mais que de talent et de temps ont dù s’enfouir dans ces sombres cavernes, pour l’ornementation desquelles un demi- siècle ne suflisait pas toujours! Ainsi le tombeau de Seti Ier, dont le règne dura plus de cinquante ans, n'est pas achevé, bien que commencé dès l'avènement du prince. Sur cer- taines colonnes, nous voyons seulement le trait de peinture destiné à fixer le contour de l’image, qu'un premier ouvrier a ébauchée en noir; un autre est venu, le maitre sans doute, et par un trait au rouge a rectifié l’esquisse du premier.
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Malheureusement la mort du roi a arrêté la main de l'artiste, qui n’a pu ciseler l’œuvre que le peintre lui avait tracée.
La maison, qu'on dirait décorée d'hier, semble encore attendre son hôte. L'hôte y est venu; les momies y ont habité; mais cette résidence ne devait pas être leur résidence dernière et c’est ailleurs qu’il nous faut maintenant Îles chercher, dans un caveau que nous allons visiter et où les grands prêtres d’Ammon, aux jours de révolution, les avaient fait transporter pour les soustraire aux dangers des profanations.
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Du reste, j'ai hâte de sortir de la Vallée des Tombeauz pour respirer plus à l’aise et reposer mon regard sur des spectacles moins arides. Tout d’abord on se croirait, au fond de cette gorge, emprisonné par une enceinte de rochers qui semblent inaccessibles. 11 existe cependant, du côté de l’est, un sentier aujourd’hui praticable pour les hommes et les montures ; il permet de franchir directement sur ce point la crète de la chaine lybique et de redescendre dans la plaine, en face du temple de Deïr-el-Bahari, le couvent du Nord, ainsi désigné par les fellahs, parce que sans doute il aura servi d'église ou de monastère aux chrétiens des pre- miers siècles.
Nous sommes ici en plein pays des momies, au but de notre excursion, sur un site rendu à jamais célèbre par les découvertes de M. Maspéro, en 1881, et de M. Grébaut, en 1891, tous deux l’honneur de la science française et archéo- logique.
Quelques mois après ses débuts comme conservateur des musées égyptiens, M. Maspéro faisait, près du temple de Deïr-el-Bahari, une trouvaille inespérée, que vraiment, sans les preuves qui l’accompagnent, on serait tenté de ranger parmi les contes des Mille et une nuits. Il y a là tout à la
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fois comme une histoire de brigands et une vraie comédie orientale.
Depuis quelques années déjà, des fragments de rituel, des papyrus, des statuettes funéraires, vendus par des Arabes de la plaine de Thébes, avaient attiré l'attention de M. Mas- péro et le convainquaient de la découverte et de l'exploitation par ces Arabes de quelque hypogée ou tombeau roval. Il te- nait le fil conducteur: mais celui-ci n’allait-il point se rompre?
M. Maspéro se transporta donc à Theébes, en mars 1891, pour y sonder moins la terre que la conscience des hommes les plus habiles et les plus intéressés à garder un secret, qui était toute leur fortune. Ce que l’on savait, c’est que les principaux vendeurs des antiquités royales étaient les deux frères Abderrassoul et Mustapha-Agha-A yat, ce dernier agent consulaire à Luxor d'Angleterre, de Belgique et de Russie. Ces trois personnages constituaient donc une triple alliance qu'il élait difficile d'attaquer de front. Ni l'arrestation, ni l'emprisonnement de l'ainé des deux frères n'avait pu lui arracher le moindre aveu. Au contraire, avec des larmes dans les veux et des sanglots dans la voix, il avait juré sur le berceau de son enfant, el par la barbe de Mahomet, que jamais homme plus respectueux des tombes rovales n'avait été la victime de savants cruels et soupçonneux. Le témoi- gnage de tous les notables des alentours était là pour attester sa parfaite loyauté, son complet désintéressement, Mais
Toute puissance est faible, à moins que d'être unie,
a dit le fabuliste.
Le vent de la discorde, un véritable khamsin, se mit un jour à souffler dans la famille d'Abderrassoul, et l’ainé des frères, pressentant de la part des siens une trahison immi- nente, résolut de la devancer à son profit. Il s’en vint donc prévenir le moudir ou préfet de Keneh qu'il connaissait l'emplacement si longtemps et si inutilement cherché.
Quelques jours après, le mercredi 6 juillet, Mohammed conduisait M. Maspéro et ses amis au pied du temple de
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Detr-el-Bahari, à l'entrée du caveau merveilleux, composé d'une chambre oblongue d’environ 8 mètres, dans laquelle étaient entassés pèle-mèle et dans un désordre complet, cer- cueils, boites à statuettes funéraires, vases à libations et mille autres objets précieux. Toutefois, malgré l’encombre- ment, on distinguait sur les cercueils, à la lueur des bougies, les noms d’Aménophis Ier, de Thoutmès III, de Séti Ier... Un véritable congrès de rois, et des rois les plusillustres !
L’exhumation fut longue, délicate, périlleuse, par le puits de 12 mètres qui donnait dans le caveau. Mais le convoi fut bientôt organisé el le transport des sarcophages se fitsolennel- lement au milieu de scènes et de manifestations telles qu'il a dû s’en produire, il y a trois ou quatre mille ans, lorsque l'on conduisait les momies à leur demeure prétendue éternelle.
Enfin, le vapeur du musée de Boulaq emporta vers le Caire une cargaison de rois, tandis que sur les deux rives du Nilles femmes fellahines escortaient le bateau en poussant des hurlements, et que les hommes tiraient des coups de fusil comme aux funérailles.
Seuls les frères Abderrassoul essayaient de se consoler avec les 500 livres égyptiennes (12,500 fr. environ), reçues en échange de leurs aveux et le titre de chef des fouilles donné à l’ainé, en vertu, sans doute, de ce principe que les voleurs convertis peuvent faire les meilleurs gendarmes. Hélas! le cadet eut vite dissipé son nouveau trésor : hier il errait dans les ruines des temples et c’est lui-même qui me fit les honneurs de Medinet-Habou, se contentant modes- tement d’un simple bacchich et de la compagnie d'humbles touristes, lui pourtant qui fut pendant près de dix ans l'intime et le familier des rois.
Chacune des momies royales de Deïr-el-Bahari mériterait une description détaillée : car elles offrent presque toutes des particularités remarquables, qui ont été relevées avec soin par M. Maspéro. J'aimerais à vous présenter Ramsès 11, le Sésostris des Grecs, avec sa taille gigantesque, sa large
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poitrine, ses haules épaules, son front bas, son nez busqué, son grand air, en un mot, de majeslé souveraine, qui se reflèle encore sur toute la momie.
Je vous montrerais volontiers Ramsès III, le fils de Mé- nephtah, qui fut peut-être le Pharaon de Moïse; Thoutmès Ier, le premier conquérant de l'Asie; Séti Ie", le père de Ramsès IT, conquérant célébre, ingénieur habile, à qui l’on doit au moins un essai de percement de l’isthme de Suez, devenu pour lui un Panama !
Les reines et les princesses n’y manquent pas. Voici Houtthoui : la tète est maquillée, les joues sont teintes en rose, des yeux en émail brillent sous les paupières à demi- fermées. Une grande perruque en crin, frisée, encadre la face. Sa voisine est une chanteuse d’'Ammon, à la figure peinte, aux cheveux ondulés, aux paupières longues recou- vrant aussi des yeux d’émail.
Je ne puis que vous énumérer ces nobles personnages et vous signaler quelques-uns des objets et bibelots qui se trou- vaient dans le même caveau funéraire, pèle-mèle au milieu des cercueils. Ce sont des coffrets en ivoire, en bois rouge ou en bronze, c'est la statue d’une gazelle, c'est un petit cer- cueil de momie contenant des linges et un foie humain, une perruque frisée de grandeur énorme, des gobelets en terre émaillée et en pâte de verre bleue ou jaune, avec un semis de feuilles de fougeres, une sellette à quatre pieds portant quatre vases à libalions en bronze.
Tel est le sommaire bien abrégé des trouvailles de Deïr- el-Babhari, l'inventaire succinct de toutes ces momies et de tout ce mobilier funéraire, auxquels les prêtres d'Ammon avaient prèté l'hospitalité de leur pauvre caveau de famille.
Cette hypothèse de la généreuse initiative des grands prètres, désireux de sauvegarder les restes de leurs monar- ques, a été confirmée par une seconde découverte que je ne puis que vous signaler, et qui est due à M. Grébaut, direc- teur, en 1891, du musée égyptien de Ghvyseh.
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à
Dans le cirque voisin du temple de Deïr-el-Bahari, non loin du sentier qui m'avait ramené de Biban-el-Molouk dans la plaine, M. Grébaut, avec ce flair propre aux archéolo- gues, pressentait un trésor caché. Il fit ouvrir des fouilles et il eut la bonne fortune de trouver une cachette analogue à celle de M. Maspéro.
Un sarcophage de reine, à demi-enfoui en cet endroit, avait attiré son attention ; il y mit des ouvriers et quelques coups de pioches dans ces roches friables révélérent l’ouver- ture d’un puits carré, comblé par des masses de pierres. Il donnait, à 15 mètres de profondeur, sur un couloir d'envi- ron {4 mètre 80 de hauteur sur une centaine de longueur, coupé vers les deux tiers par une galerie moins vaste qui venait s'embrancher sur lui à angle droit. Il y avait là, em- pilés dans tous les sens 163 cercueils, 110 boîtes à statuettes, 77 osiris ou éluis en bois, encore munis, sauf deux, de leurs papyrus, et toute une collection de jouets, de graines et de fleurs desséchées, pour la consolation et le triomphe de nos botanistes modernes.
L'extraction des sarcophages commença de suite; les cuves extérieures, d'une richesse de décoration incomparable, sont composées et exécutées très finement. Elles semblent faites d'hier, et l’imagination reste écrasée à la pensée des 3,000 ans qui les séparent pourtant du jour où elles sortirent toutes fraiches des mains de l'artiste.
Rien ne peut donner une idée de l’étonnant spectacle que présenta leur transport jusqu'au Nil, où les attendaient de grands chalands, qui devaient les remorquer jusqu'au Caire. Sous un soleil de feu, dans la plaine fertilisée par le Nil et
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dont les dernières ondulations vont doucement expirer au pied de la montagne, deux cents Arabes, dans les costumes les plus bariolés et les plus pittoresques, portant sur leurs épaules une trentaine de ces merveilleux sarcophages, se bousculant dans la poussière, geignant sous la courbache du reïss, chantant ces refrains monotones dont ils scandent leurs marches, formaient un tableau unique et inoubliable.
Tous ces coffres tumulaires sont aujourd’hui dans deux grandes salles du Musée du Caire. Depuis longtemps déjà on à commencé l'examen et le dépouillement des momies. Leur recensement est fait: ce sont, pour la plupart des prêtres et des prètresses d’'Ammon, de la XXIe dynastie à la XXVE, c'est-à-dire du X° au XIIe siècle avant notre ère, et dont plusieurs ont dû être contemporains de David.
Quelques-unes de ces momies ont déjà été étudiées : j'en prends une au hasard: c'est celle d’une femme ; elle est petite, et rien n'indique son nom ; heureusement pour elle, la question d'identité importe peu. Des bandelettes enser- rent les différents voiles qui la recouvrent ; on dirait un gracieux paquet enveloppé de faveurs. Une inscription qui se trouve sur l’une des bandelettes artistement nouée vante sa franchise et dit qu'elle est « véridique comme la société des Dieux ». Ses mains sont gantées de mitaines de lin très fin, bordées de rose et munies au bout supérieur d’un petit ruban pour les lirer sur le haut du bras ou pour les fixer à la tunique. Vous vovez, Mesdames, que rien n'est nouveau sous le soleil.
Mais malgré ces renseignements préliminaires, M. Grébaut n'a pasencore livré à la publicité le secret complet de sa découverte, et les Egvptologues dessechent et se momifient d’ennui dans l'attente de cette moisson promise. Peut-être approche-t-elle, puisque déjà la ville de Berne vient d'en recevoir de riches et princiers échantillons, qui nous per- mettront d'un seul coup un voyage en Suisse et en Egvple.
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Et maintenant lout ce monde de rois, de reines, de prètres et de prêtresses continue à dormir son sommeil dans le mu- sée du Caire, au milieu de deux salles immenses, hautes de plafond, largement éclairées, renfermant, dans des vitrines transparentes, toutes les momies royales de Thèbes, témoins muets de la grandeur et de la décadence humaines.
Seule, la science qui semble faire revivre tout ce passé, en reconstituer l'histoire, en résoudre les mystères, semble vraiment immortelle, et ce qui fait notre gloire, c'est que cette immortalilé est due non seulement à des Francais, mais à des compatriotes. Laissez-moi donc, en finissant, nommer et saluer un enfant de Boulogne, lillustre Mariette, le restaurateur de l'Egypte ancienne, l'organisateur de ses musées, le rénovateur de sa gloire antique.
Mariette n’est plus, mais il est aujourd’hui remplacé par un autre enfant de l’Artois, M. de Morgan, dont les travaux actuels garantissent le succés de sa mission.
L'horizon qui s’est ouvert sur l'Orient antique depuis quelques années s’élargit de plus en plus : nous y aperce- vons des moissons mürissanles ; puissions-nous y retrouver toujours, parmi les rares ouvriers, des compatriotes et des amis.
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LA FAIENCOMANIE
PAR e
M. Ed. LECESNE.
Membre résident.
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De faïence bientôt on va devenir fou | Comment comprendre la manie
Qui, depuis quelque temps recherche ce joujou Avec une ardeur infinie ?
Qui rèvait de faïence il y a cinquante ans ? Comme démise rebutée,
A la cuisine même avec dédain traitée
Elle semblait s'éteindre en ses abaissements. Mais soudain la disgrâce cesse, Et la voilà plus que princesse |
Car ce n’est pas assez, dans son essor heureux,
De reparaitre au rang de table ou de cuvette, Elle exige celui des Dieux. De ce chef, il faut qu'on la mette En châsse, attirant les regards
D'un peuple de badauds, qui la comble d'égards. On la pose aux meilleures places, On l’exhibe à travers les glaces
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De meubles tout exprès façonnés avec art : A son culte chacun prend part ! D'habiles connaisseurs, du moins en apparence, Discutent longuement sur son lieu de naissance. — Assurément ceci doit être du Marseille ! — Non pas! c’est du Strasbourg. — Certes cette merveille Est du Rouen tout pur. — C'est plutôt du Vecers. Des riches amateurs la foule affriandée Forme ainsi son opinion Admirez, disent-ils, la composition De cette pâte, au grain si tendre. De {a courerte aussi remarquez les finis La patine du temps a pour effet d’en rendre Plus charmant encore le vernis. Le craquelé surtout est chose délectable : Plus un pot est gercé, plus il est adorable. Sur le décor en outre il faut s’exlasier: On se plait à glorifier Un dessin mal venu ; dans une teinte brune On trouve un coloris riche autant qu'il se peut ; Enfin, c'est comme dans la lune : On y voit tout ce que l’on veut. L'officier-priseur, en son bureau de vente, Exploite, à beaux deniers comptants, La passion inconsciente Qui dévore ces grands enfants. Il montre sur la table un service en faïence, Qu'il garantit ancien, en toute confiance, — Messieurs, dit-il, c’est un trésor, Qui vaut plus que son pesant d’or. Voyons ! qui met à prix ? J'ai marchand pour la pièce À douze mille francs... Là dessus on s’empresse D'aller jusqu’à vingt mille. — Oh ! vraiment, c’est pour rien ! Personne ne dit mieux? Certes, je croyais bien Monter beaucoup plus haut... Et le marteau résonne,
— iii —
Ainsi que le mot : adjugé ! De quelle ovation alors on environne Le bienheureux vainqueur du combat engagé ! Lui, ne se sentant pas de joie, Avec un soin jaloux fait emporter sa proie. Mais lorsque vient de Rabelais Le quart d'heure, et que de la guerre Il s’agit de payer les frais, Quelquefois il faut vendre un bon morceau de terre. Ïl est vrai que, jusqu’à présent, Le haut prix qu'on donne à la chose Parait équilibrer quelque perte d'argent ; Mais sur quel fond fragile un pareil prix repose | Qui se frotte les mains de tout cet engouement ? Les brocanteurs certainement, Qui vont, tirant de leur tanière, Des rogatons lout déconfits Et, les remettant en lumière, En tirent les plus beaux profits ; Et puis, le paysan qui, plein de jouissance, Palpe avidement les gros sous De ceux dont il rit en dessous. Heureux si, dans son ignorance, Il ne s’est pas luissé gruger Par quelque industriel, qui lui fait échanger Les restes précieux de sa vaisselle antique Pour des plats sans valeur de nouvelle fabrique ! Mais qui comprend le moins ce changement de ton ? Pour sùûr, la faïence elle-mèime, Qui se trouve portée à la grandeur suprème Quand elle s'était vue en si triste abandon. J'ai sur ce point la confidence D'une soupière à qui je me suis adressé Afin d’en obtenir quelque réminiscence Sur l'histoire de son passé.
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Voici de sa réponse un fidèle patron : Pour la princesse de Navarre
Pimpante je sortis des ateliers d'Oiron : C'était cette princesse rare,
Qui faisait consister tout l’art de gouverner Dans ces mots gracieux : Qu'on serve le diner ! À mon début dans la carrière Au milieu de la table, aux yeux on me montrail,
Car on ne savait pas que le progrès ferait Manger la soupe sans soupière. Mais je ne jouis pas longtemps de ce bonheur : Tout à coup une parvenue, La porcelaine, monte à la place d'honneur. ‘ Par la mode cessant de me voir soutenue, Je passai, dans l'office, aux vulgaires emplois. Ensuite, on me vendit comme meuble inutile, Et je rencontrai pour asile La maison d’honnètes bourgeois. Ceux-ci pareillement de moi se dégoûtérent, Le Et dans un fond poudreux d'armoire m’enfermerent, Avec de vieux objets à l'abandon laissés, Tant qu’une vente par décès De ma liberté fit enfin arriver l'heure. Alors je vins dans la demeure D'un obscur artisan, qui m’achela vingt sous, Pour contenir sa soupe aux choux : C'est là qu’un amateur furetant m'a trouvée. Après m'avoir bien observée Il me jugea du dernier beau, Et me fit un sort tout nouveau. Maintenant, au hasard ravie, Je tiens grande position, Dans sa riche collection, Et je passe toute ma vie A recevoir des compliments.
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Mais cet état sera-t-il stable ? Ne dois-je pas encore redouter des tourments ? Quand on a tant changé, rien ne parait durable. Dans des séditions, dans des jours de combats, Peut-ètre qu'en morceaux je me verrai réduite,
Peut-être que la dynamite
Me fera voler en éclats ! Mais, si je dois subir cette dernière offense,
Je conserve au moins l'espérance
Que mes restes soient recueillis, Au milieu de terrains plus ou moins quinquennaires, Par quelque géologue aux perçants luminaires, Qui dans eux relira les âges défaillis,
Et prouvera par ma présence
Que ces lieux étaient habités Par des êtres doués de quelques facultés, Et qui n'étaient pas sans certaine intelligence.
Quelle conclusion tirer de tout cela ?
Par l'exemple de la faïence
Chacun, je crois, reconnaitra Que lout arrive à qui sait attendre la chance, Qu'après le mal, souvent se rencontre le bien, Et qu'il ne faut jamais désespérer de rien.
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LAURÉATS DES CONCOURS
HISTOIRE
Médaille d’or de 300 francs. M. L'AUBE Virasse Doyen d'Auxi-le-Château.
rangé À dfrensnremnecene nus
SUJETS MIS AU CONCOURS
POUR 1894
HS - - ————
HISTOIRE ET ARCHEOLOGIE.
Histoire d’une Ville, d'une Localité importante ou d'une Abbaye du département du Pas-de-Calais.
Monographie d'une Eglise cathédrale ou paroissiale, d'une Maison conventuelle, d’une Maison hospitalière, d'une [nsti- tution civile ou religieuse de la Ville ou de la Cité d'Arras.
Notice détaillée, précise et circonstanciée, aux points de vue topographique, archéologique, historique et stratégique, sur le démantélement d'Arras.
Indiquer soigneusement toutes les anciennes construrtions ou substructions d'époques diverses, successivement mises au jour par les travaux, ainsi que les objets de toute nature qu'ils ont fait découvrir.
Insister particulièrement et avec le développement que comportent les sujets :
Sur ce qui a été constalé eux portes-forteresses Maitre- Adam, Hagerue, Ronrille où ont été retrouvées parties des défenses construites par Philippe d'Alsace, et Saint-Nicolas, où subsistaient et subsistent encore parties de celles de Plhilippe-Auguste ;
Sur les différentes enceintes retrouvées entre les portes Hagerue et Ronville, et plus spécialement sur celles dont l'existence a été révélée entre cette dernière porte et la porte Saint-Michel, ainsi que sur les nombreuses excarations régnant sous presque loutes les parties du sol compris entre les deux portes ;
— 116 —
Sur les traces et débris parfaitement reconnaissables laissés dans le bastion Saint-Nicolas par l'antique église du même nom, détruite en 1557.
L'Académie serait heureuse que cette étude, non moins importante qu'éminemment arrageoise, fût traitée aussi sérieusement qu'elle le mérite.
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LITTÉRATURE.
Une pièce ou un ensemble de poésie de deux cents vers au moins. Le sujet est laissé au choix des concurrents.
Une étude littéraire sur quelque personnage célebre de l'Artois, tel que : historien, orateur, philosophe, poète.
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BEAUX-ARTS.
Histoire de l’art ou de l’une de ses parties dans l’Artois.
Biographies d'artistes artésiens.
Nolice biographique sur le comte Hippolyte de Trame- court. — Son caractère, — sa générosité, — son talent, — ses goûts, — son atelier à Paris, rendez-vous des artistes, des critiques et des amateurs d'élite, — ses principales œu- vres, — son château de Givenchy, — ses collections.
Etude sur Le Page, statuaire à Arras, et sur Delaville, staluaire à Lens, grand prix de Rome en 1798.
—————#<phO—— — SCIENCES.
Une question de science pure ou appliquée.
Statistique industrielle du Pas-de-Calais, avec carte à l'appui.
Etudes anthropologiques sur les races que l’on rencontre dans le Pas-de-Calais.
En dehors du Concours, l'Académie recevra tous les ouvra-
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ges inédits( Lettres, Sciences et Arts) qui lui seront adressés, pourvu qu’ils intéressent le département du Pas-de-Calais.
Des médailles, dont la valeur pourra atteindre 300 fr., seront décernées aux lauréats de chaque Concours.
_———— +. =
CONDITIONS GÉNÉRALES.
Les ouvrages envovés à ces Concours devront être adressés (francs de port) au Secrélaire-général de l’Académie, et lui parvenir avant le 17 juin 1894. Ils porteront, en tète, une épigraphe ou devise qui sera reproduite sur un billet cacheté, contenant le nom et l'adresse de l’auteur, et l'attestation que le travail n’a pas été présenté à un autre Concours. Ces bil- lets ne seront ouverts que s'ils appartiennent à des ouvrages mérilant un prix, une mention honorable ou un encourage- ment ; les autres seront brülés.
Les concurrents ne doivent se faire connaître ni directe- ment, ni indirectement.
Les ouvrages imprimés ne sont pas admis.
Les Membres de l’Académie, résidants et honoraires, ne peuvent concourir.
L'Académie ne rendra aucun des ouvrages qui lui auront élé adressés. |
Fait et arrèté, en séance, le 13 octobre 1893 Le Secrétaire-général, Le Président,
Baron CAVROIÏS. Dr MALLORTIE.
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LECTURES
FAITES DANS LES SÉANCES HEBDOMADAIRES.
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LA CITÉ D’ARRAS
PAR M. le baron CAVROIS
Secrélaire-Ginéral.
CXS
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On
à consacrant à la Cité d'Arras une nouvelle étude his- 0 tobique il importe de bien préciser à quel point de vue nous voulons nous placer. Et d’abord, nous prenons le nom de Cité dans le sens restreint et tout local de ce mot, c’est- à-dire que nous visons uniquement la partie d'Arras qui portait autrefois ce nom, par opposition à la Vrlle propre- ment dite.
Déjà, dans un premier travail (1}, nous avons parcouru minulieusement tout l'ancien Cloitre Notre-Dame, sur luquel nous n’avons par conséquent plus à revenir ; et res- tant dans le même ordre d'idées, nous allons continuer d'explorer, rue par rue, le reste de la Cité, en signalant tout ce que nous rencontrerons sur notre passage qui nous paraitra de nature à intéresser nos concitoyens. Il s’en fau- dra de beaucoup que tout soit inexploré dans cette excur- sion ; plusieurs de nos honorables collègues ont déjà, de leur côté, étudié tel ou lel point spécialement, en sorte que nous aurons soin de passer rapidement sur tout ce qui aura
(1) Voir notre Notice sur les Antiquités du Cloître Notre-Dame & Arras, 1875,
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été déjà décrit et d'y renvoyer le lecteur. Mais nous réserve: rons nos plus importantes communications pour les docu- ments que nous aurons nous-même découverts, sans toutefois avoir la pensée d’en faire l’objet de véritables monographies, ce qui nous entrainerait trop loin. — Ceci expliqué, nous nous mettons immédiatement à l’œuvre.
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La Cité, entourée de remparts de tous côtés, et absolument séparée de la ville, affectait la forme générale d’un pentagone. Chacun de ses côtés était percé d’une ou de deux portes, à savoir: le premier côlé, vers le nord, comprenait la porte de Baudimont, reconstruite pour la dernière fois en 1863, lors- : que le Maréchal Randon était ministre de la guerre; elle en prit le nom qu’elle conserva jusqu'en 1870. Le deuxième côté, joignant le précédent, vers Sainte-Catherine, renfer- mait la porte Maïtre-Adam. Le troisième côté faisait face à la ville avec laquelle une double communication était établie par la porte Triperesse et la porte de Cité. Le quatrième côté, fermant la Cité à l'alignement des casernes actuelles, ne subsista que jusqu’au XVII siècle, et était également pourvu de deux portes : celle de Barbakane ou du Claque- dent et celle de Bronnes, dite aussi de la Vigne ou de Sainte Claire. Nous expliquerons plus tard tous ces noms, lorsque nous reprendrons en détail la visite de chacun de ces endroits. Le cinquième et dernier côté élait celui de la porte d'Amiens.
De ces sept portes, il n’en reste plus qu’une aujourd’hui, et encore son existence est-elle gravement menacée par les travaux du démantèlement.
La Cité était placée tout à la fois sous le pouvoir spirituel et temporel de l'Evèque d'Arras, sans préjudicier toutefois aux « pouvoirs de l’abbaye royale de St-Vaast que l'on dit des Maüs (dans le haut de la rue Baudimont) et de la Cuisi-
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neile (dans le bas de la rue des Bouchers-de-Cité) » (1).
Elle était divisée en deux paroisses, celle de St-Nicolas- en-l’Atre et celle de St-Nicaise ; la cathédrale était unique- ment affectée au service de l’Evêque et du Chapitre ; nous avons établi ailleurs (2) que la ligne séparative de ces pa- roisses suivait le milieu de la rue de la Paix et de l'impasse d’Elbronne.
Il nous parait naturel de suivre cette mème division pour mettre de l'ordre dans nolre examen et de commencer par le quartier de St-Nicolas-en-l’Atre, dont la rue Baudimont formait la partie la plus importante,
Rue Baudimont.
Le nom de cette rue, quoique emprunté à celui du célèbre Bauduin de Flandre, est relativement moderne, car nous ne le voyons apparaitre qu’au XVII siècle. Auparavant cette voie s'appelait Grande-Rue de Cité, ainsi que le témoigne encore un plan dressé à cette époque (3). La lecture des an- ciens obituaires de la Cathédrale d'Arras est aussi très ins- tructive sous ce rapport ; nous trouvons dans ces précieux manuscrils des XIII°, XIVe et XVe siècles des détails fort intéressants pour la topographie de la Cilé. Ainsi nous y voyons l’évêque Pierre de Masuyer établir, en 1383, une fondation « supra domum Symonis du Ploich situatam in magno vico civitatis Attrebatensis » (4). À un autre endroit on lit : « Obuit Petrus de Sacigniaco qui dedit nobis domum suam DES BALANCHES in magno oico civitatis quam acquisioit,
(1) Répertoire du plan d'Arras en 1704, par J. Desailly.
(2) Notice sur lu délimitation des anciennes paroisses d'Arras, 1833.
(3) Archives départementales, plan n° 1459.
(4) Obiluarium Ecclesiæ Attrebulensis, Mss. de la Bibliothèque d'Arras, n° 290, fo 129.
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que domus data fuit ad perpetuum redditum Guilleberto de Monte Sancti Eliqii » (1).
Ajoutons encore une cilation relative à une fondation « supra domum et ortum (sic) Ægidi de Cherisy situatam in civilate Attrebatensi in districtu Episcopi, in vico qu dicitur EREMBAUT » (2).
Qu'’était-ce que ce Vicus appelé Erembaut ? Nous le dirons plus tard, quand nous parlerons de la Terrée-de-Cité. Quoiqu'il en soit, il reste établi que la rue Baudimont se nommait originairement Magnus vicus cicitatis, c'est-à-dire Grande-Rue de Cité.
Nous allons maintenant en parcourir les maisons qui offrent un intérêt quelconque, en négligeant par conséquent celles sur lesquelles l’histoire ne nous dit rien.
Le n° 1 actuel de la rue Baudimont, faisant le coin de la Terrée-de-Cité, appartient à l’histoire de cette dernière qui nous occupera plus tard.
Avec le n° 3 nous débutons par un monument qui mérite d'ouvrir la série de nos explorations successives; nous nous trouvons en effet en présence de l’ancien hôtel de ville de la Cité, construit au XVIIe par l'évèque Paul Boudot. Nos honorables collègues, MM. le Gentil et de Cardevacque en ont publié des descriptions auxquelles nous nous faisons un devoir et un plaisir de renvoyer le lecteur (3).
M. Guesnon, de son côté, pense que cet hotel de ville remplaca l’ancienne maison des A/aillets-L'Or, sur laquelle les archives du Chapitre d'Arras nous fournissent de curieux détails qui remontent jusqu'au commencement du X Vesiècle.
Derrière l'hôtel des Maillets-d’'Or existait un jardin qui en dépendait, confinant au presbvtère de St-Nicolas-en-l'Atre et
(1) Obituarium Ecclesiæ Attrebatensis, Mss. de la Bibliothèque d'Arras, n° 290, fu 128.
(2) 1bid., fo 90.
(3) Le Vieil Arras, p. 412. — Bulletin des antiquités dépurte- mentales, t. 1v, p. 66.
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ayant une sortie derrière l’église de ce nom. C’est ce point qui donna lieu à un litige d'autant plus intéressant qu'il nous peint sur le fait les mœurs de cette époque.
Un premier document, daté du 13 novembre 1401, nous montre d'abord le Chapitre affirmant sa juridiction tempo- relle sur ledit presbytére et le jardin des Maillets-d'Or, réser- vant les droits de l’Evèque sur l'hôtel lui-mème.
Voici quelques extraits de cette pièce :
« Comme nagaires, après le trespas de feu messire Andrieu le Caron au temps de sa vie curé de Saint Nicolay en Lattre les biens moeubles de lui demourés par certain sergent de nous Evesque du commandement de nostre prevost de Chité eussent été prins et mis en nostre main en la maison du prebi- taire de le dicte cure a le conservation du droit des hoirs d’icellui feu ou de cheux a qui il appartenoit. Ycelle maison tenans a Ja dicte eglise de Saint Nicolay et a le maison des poullés en lattre et aux prisons de nous de capistre. Et aussi eust la vendue (vente) de la maison des Maillés d'Or sistuée en ladicte Chité. »
« Lesdictes maison et heritage du prebitaire et des Maillés d Or gardin bove chelier et edeflices estans deseure yceux che- liers estre en nostre juridiction et seignourie temporelle »
« Est assavoir que ladicte maison du prebitaire, et aussi ledit gardin des Maillés d'Or, le bove estans desoux ycellui gardin, seront et demouront, doivent estre et demourer subget de nous cappistre et de notre juridiction et seignourie tempo- relle. Et tout le remaing dudit hostel des Muaillés d'Or, chelier estant devant le dicte bove et les aultres edetlices estans deseure ycellui chelier estre en le juridiction et seignourie de nous Evesque et de nostre dit eschevinage. — 13 novembre 1401 » (1).
Le Chapitre avant ainsi établi sa juridiction sur le jardin
(1) Arch. départ., G, Chapitre d'Arras, Cité, carton IT, cote Lxvin.
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de l'hôtel des Maillets, ne craignit pas de s'en prendre aux droits du propriétaire lui-même, nommé Gérard Wambourcq, bailii de Béthune, et lui enjoignit de supprimer la porte qui metlait son jardin en communication avec l’église St-Nicolas- en-l’Atre. Celui-ci résista ; mais ce à quoi on ne s'attend guère, c'est le sans-gène avec lequel fut exéculée nuitam- ment la décision du Chapitre, et dont il faut lire le récit dans la plainte que Gérard Wambourcq adressa au roi Charles VI, le 16 janvier 1406 (1).
En voici les passages saillants :
Complainte de Gérard Wambourceq, relative à sa « maison, court jardin, située en Cité lez Arras en Ja grant rue de Cité, icelle maison nommée les Maillés d'Or, auquel jardin de tel temps qu’il n'est mémoire du contraire est un huis ou huisserie par lequel les demeurans oudit ostel — ont droit et faculté de passer dudit jardin en une courcelle estans derrière icelluy jardin pour aler a l’eglise purochial de Saint Nicolay en Lattre de laquelle parroche est la dicte maisou,
» Nicole Prevost, Gille de Neufville, maistre Robert Le Roy, Jehan Cariot et autres chanoines de la dicte eglise, Robert de L'eaufort chappelain en icelle et soy disant procureur et maistre des œuvres d'icelle eglise, acompagniez de plusieurs chappelains vicaires macons et autres leurs complices pour et ou nom des dicts doien et cappitre, armez et bastonnez de ars flèches et autres armures invasibles, et par la manière de assemblée dampnable o1 mois de novembre derrenièrement passé vindrent de nuit en la dicte courcelle et de fait et de force le dict huis ou huisserie qui estoit oudit jardin firent murer et estouper {2} et la maconnerent ou au moins contre-
(1) L'acte porte en réalité la date du 16 janvier 1405, mais on sait qu'avant l'édit de 1564 l’année ne commençait qu'à Pâques : nous comptons donc selon la chronologie moderne.
(2) Estouper, cmpôvher.
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murerent en telle manière que le dict complaignant ne autres ne pouront passer par le dict huis .. » (1).
Le procès dura jusqu’en 1410 et se termina par un arbi- trage.
Entre temps, Gérard Wambourcq avait acquis la maison voisine de l’hôtel des Maillets. C’est ce qui résulte d’un troi- sième document que nous allons copier ; puis nous tirerons de l'ensemble de ces pièces une conclusion assez inattendue sur l'ancienneté de l’église St-Nicolas-en-l’Atre.
Voici l’acte d'acquisition, daté du 17 mars 1407 (2) :
« Jaques Sacquespée maistre regent en la faculté de méde- cine a Paris curé de l’église paroissial Notre-Dame en la Cité d'Arras lez l'église cathédrale lequel au nom de sa dicte cure fist et constitua ses procureurs Jehan et Andrieu de Sacquespée ses freres et Bauduin de Calonne ausquelz et a chacun d’eulx le dis constituans donna pour auctorité et mandement espé- ciaux de baillier ou accenser a cens et rente annuel et perpé- tuel à muistre Guerard Wambourcq bailli de Béthune a ses hoirs et aians cause une waste maison qui est et appartient a sa dicte cure, assise en la dicte Cité, joignant ä la dicte cure, et tient d'une part à la maison du dict maistre Guerard et d'autre au gardin d'icelle cure. — Etledit maistre Guerard avoit prins a rente annuelle et perpétuelle tout le pourprins d’une viese maison ou ediflice joignant a le maison dudit maistre Guerard nommée les Afaillès d'Or en Cité et au gardin du presbitaire de la dicte cure ainsi qu'il se comprend et estend en lonc er en lé avec les quatre corps et lo moilon » (3).
(1) Arch. départ., G, Chapitre d'Arras, Cité, carton IT, cote nat,
(2) Même remarque que pour l'acte du 16 janvier 1405 ; celui-ci est en réalité daté du 15 mars 1406, mais la fote de Pâques ne devait arriver que le 41 avril suivant (Voir l'Art de vérifier les dutes).
(3) Arch. départ., Ibid., cote LxIx.
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Nous arrivons à l'observation qu’on a sans doute faite pendant la lecture de ces pièces : elles nous parlent, en effet, non pas seulement de la paroisse St-Nicolas qui exista ori- ginairement dans une nef latérale de l’ancienne cathédrale, mais de l’église elle-même qui était contiguë à la maison du presbytère, laquelle joignait à son tour celle des Poulets-en- l'Atre ; or, ces actes remontent aux premières années du XV° siècle, alors que tout le monde affirme couramment que l’église St-Nicolas-en-l’Atre fut érigée et consacrée par l'évèque Pierre de Ranchicourt en 1495. Les textes que nous venons de reproduire reculent d’un siècle l'existence de ce monument et rectifient une erreur longtemps accré- ditée. Ferry de Locre avait bien dit, dans son Chronicon Belgicum, à l’année 1495 : « Æ'cclesia paræcialis S. N'icolai, cut ab atrio cognomen, ab Petro episcopo nostro consecra- tur. » Ceci était exact, puisqu'il ne parlait que d’une dédi- cace ou d’une consécration, ce qui s'appliquait à l'église reconstruite ou restaurée, mais ne nous indiquait pas l’épo- que de sa fondation, qui était bien plus ancienne, et devait remonter à la seconde moitié du XIV: siècle.
Ceci dit, nous revenons à l'hôtel de ville de la Cité. Au- jourd'hui cet édifice est dépouillé de toute son ancienne ornementation ; heureusement les colonnes monolithes de son rez-de-chaussée, reliées par des arcs cintrés, ont été conservées, quoique novées dans une maçonnerie qui en défigure l'aspect. Mais la Bretèque a disparu, ainsi que le pignon el les colonnes qui s’élevaient entre les fenêtres de l'étawe. La cave, au moins, mérite une visite, en raison de son ancienneté.
Dans une chambre de cet hôtel se trouve encore une pein- ture représentant le Crucifiement, laquelle est enchassée dans l’ancienne boiserie d’une cheminée et a dù y être placée au temps de nos Echevins.
L’Echevinage de la Cité était composé d’un prévôt, d'un lieutenant, de sept échevins, d’un procureur fiscal et d’un
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greffier, qui tous étaient à la nomination de l’Evèque. Les sept échevins se renouvelaient tous les ans, mais les autres officiers étaient nommés à vie (1).
Le rez-de-chaussée de cet hôtel de ville servait quelque- fois de halle couverte, notamment à l'occasion de la fète de la Manne, ainsi que nous l’apprend le P. Ignace dans les termes suivants :
« La fète de la Manne, qui se célèbre ordinairement le second dimanche après Pàäques, tomba cette année (1739) le 22 avril. La Cité jouissoit pendant l'octave d'une foire établie depuis longtems. Elle se tint à l'ordinaire. Les boutiques furent étalées, selon l’ancienne coutume, dans les Cloitres intérieurs et extérieurs du chapitre, aux portails de l’église cathédrale, près l'hôtel de ville, et dedans, ainsi que dans les grandes rues de la Cité » (2).
Lorsqu’en 1749, l'union de la Ville et de la Cité d'Arras fut décrétée, l'hôtel de ville de la rue Baudimont fut sup- primé et mis en vente, mais de nombreuses difficultés, dans le détail desquelles nous n'avons pas à entrer, surgirent de toutes parts, si bien que ce n’est que dix ans plus tard, le 8 mai 1759, que l’adjudication publique eut lieu, moyennant la somme de 14,350 livres (3).
Cet immeuble, devenu propriété particulière, a appartenu successivement aux familles Braine,Bayart, Buissart et Colle.
Entreprenons maintenant l'énumération des principales maisons de la rue Baudimont, en donnant sur chacune d'elles les détails historiques que nous avons pu découvrir. Et d'abord il faut remarquer que pour les distinguer entr'elles, on ne connaissait pas autrefois l'usage moderne des numéros et qu’on y suppléait à l’aide d'enseignes ou de vocables sous lesquels ces maisons étaient désignées. C'est ce qui donnait tant d'importance aux enseignes et justifiait
(1) Bultel, Notice sur le comté d'Artois, p. 465. (2) P. Ignace, Recueils, vitr, p. 29. (3) Voir le procès-verbal aux Archives départementales,
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le contrôle de l'autorité sans la permission de laquelle elles ne pouvaient étre placées. Et quand un particulier s’avisait de s'affranchir de ces règles, mal lui en prenait, témoin les deux pièces suivantes, émanées de l’échevinage de la Cité, et qui sont aussi curieuses que rares:
« L'an 1709, le 22 août, trois heures de relevée, nous Jean-Charle Démettre escuier, sieur de Bethonval et autres lieux, lieutenant de la Cité d'Arras, et Pierre-Philippe War- telle eschevin, avec Antoine-Francois Mannessie-, greffier, accompagnés de Francois Olive sergent, et d'Antoine Routier, valet de ville de ladite Cité; sur la représentation à nous faite par le procureur fiscal de ladite Cité, que Toussaint Guillebert, cabaretier, occupeur de la maison et cabaret cy- devant occupée par Jean Moncomble, rue de Baudimont en cette Cité, y avoit fait pendre une enseigne portant le tableau du Roy de France, sans en avoir obtenue la permis- sion de Messieurs du Magistrat, et qu’au lieu de l'avoir fait marquer de l'escusson des armes de Monseigneur l'E é- que d'Arras, il y avoit fait depeindre celles de l'abbaye de St-Vaast, ce qui donnoit atteinte aux droits de seigneurie temporelle dudit seigneur Evesque dans toute ladite rue de Baudimont.
» Nous nous sommes à la requisition et assistance dudit procureur fiscal transporté dans ladite rue au devant de ladite maison ou étoit pendue ladite enseigne marquée d’un costé des armes du Roy et de l’autre de celles de l'abbaye de St- Vaast, laquelle nous avons fait dépendre et transporter à l'hostel de ville de ladite Cité par ledit Olive, assisté dudit Routier, pour estre de suite pourveu et statué contre l'occu- peur de ladite maison ou autres qu'il appartiendra tant pour l'amende encourue, réparation du trouble que pour la conser- vation des droits et seigneurie de mondit seigneur Evesque et ceux de ses officiers.
» Ainsy fait les jour, an et présence que dessus. » —
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« Aujourd'hui 31 de mars 1710 est comparu en chambre eschevinal de cette Cité après l'audience, Jean-Francnis Devo. celle, cabaretier demeurant en cette Cité, occupeur de la maison ou pendoit ordinairement pour enseigne le Roy de France, rue de Baudimont, au pouvoir des Maux, lequel a reconnu et reconnoit par les présentes que Monseigneur l'Evé- que d'Arras est seigneur de la Cité d'Arras, rue et flégards, et notamment de la rue dudit pouvoir des Maux, et que sans sa permission ou de ses officiers personne ne doit et ne peut faire pendre ny attacher aucune enseigne sur la rue au devant de son héritage, sur laquelle enseigne doivent estre en pre- mier les armes du Roy, celles dudit seigneur et non autres Et en conséquence ayant requis main levée de l’enseigne qui estoit pendue à ladite maison aux armes de l’abbaye de St- Vaast et qui a esté enlevée par les officiers dudit seigneur comme est repris au proces-verbal cy-devant transcrit, et qu'icelle luy soit rendue, sous promesse d® faire biffer les armes de ladite abbaye de St-Vaast, et y apposer celles dudit seigneur Evêque avant la faire pendre à sa maison, aux offres de payer au nom de Toussaint Guillebert cy-devant occupeur de ladite maison l’amende par luy encourue et frais des officiers à raison de la levée d’icelle, Messieurs luy ont accordé la main levée de ladite enseigne, laquelle luy sera rendue, luy per- mettant de la faire attacher ou pendre à sa maison, après qu’il en aura fait biffer les armes de ladite abbaye de St-Vaast, et y apposer celles de monûit seigneur Evêque et satisfait à l’amende encourus vers ledit seigneur et aux frais de ses ofliciers, et a signé ; fait en chambre les jour et an susdits » (1).
La maison qui joignait immédiatement l'hôtel de l'échevi- nage s'appelait Les ZLeoucheaulx au XVII siècle, époque où elle fut reconstruite, comme le témoigne le millésime de 1682 qu'elle porte encore aujourd’hui.
(1) Archives municipales d'Arras: extraits des liasses relatives à la Cité.
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Le Registre de la Renterie de l’abbaye de St-Vaast, rédigé à ce moment, va nous fournir, sans interruption, le nom de toutes les maisons suivantes jusqu’à l'entrée principale du Cloitre.
C’est d’abord la Rozette qui correspond à la brasserie de M. d'Affroux sur la rue Baudimont, portant actuellement le n° 7.
Le Cange d'Or, le Petit Sépulcre et le Petit St-Martin, construits au XVIII siècle (n° 9, 1L et 13) ne présentent pas d'intérèt particulier, pas plus que les n° 15 et 17 qui n'avaient pas de désignation spéciale.
I] n'en est pas de mème des trois maisons qui suivent el qui avaient pour enseignes : le Mouton d'Argent, le Lion d'Or et le Soleil d'Or.
Le Mouton d'Argent est le nom de la maison portant actuellement le n° 19, el qui est si intéressante par son architecture et fes inscriptions dont elle est ornée. Elle est déjà mentionnée dans un document de l’année 1383, époque à laquelle l'évèque Pierre de Masuyer avait constitué une rente supra domum Mutonis Argentei in predicto vico situa- tam (1). Elle fut reconstruite en 1591, ainsi que l'indique encore aujourd’hui son millésime ; d’après la notice qui lui a été consacrée dans le